Alagna-Caruso : The Great Roberto au Théâtre des Champs-Élysées

Théâtre des Champs-Élysées, concert du jeundi 06 février 2020

 

PROGRAMME

Puccini Le Villi - La Tregenda (orchestre)
« Vecchia zimarra », air extrait de La Bohème
Pergolesi « Tre giorni son che Nina »
Puccini Preludio Sinfonico (orchestre)
Niedermeyer « Pietà, Signore »
Haendel « Fronde tenere e belle… Ombra mai fu », air extrait de Serse
Mascagni Le Maschere, Sinfonia (orchestre)
Gomes « Mia piccirella »
Cottrau « Santa Lucia »
Nutile « Mamma mia, che vo’ sapé? »
Giodano Fedora- Siberia, Intermezzi (orchestre)
Rubinstein « Oh ! Lumière du jour » air extrait de Néron
Massenet Thaïs, Méditation (orchestre)
Tchaïkovski « Sérénade de Don Juan »

 

Roberto Alagna ténor

Orchestre National d’Ile-de-France
Yvan Cassar direction

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une soirée en crescendo que celle offerte par Roberto Alagna hier soir au public du Théâtre des Champs-Elysées ! Le ténor franco-sicilien a envoûté l’auditoire par son charisme et a fait preuve une fois encore de sa générosité, en teintant son chant d’un irrésistible charme méditerranéen, accompagné par l’Orchestre National d’Ile de France sous la baguette de l’incontournable Yvan Cassar.

 

La soirée est introduite par l'interlude symphonique « La Tregenda » d’après Le Villi, extrait du premier opéra de Giacomo Puccini, composé en 1884, où la redondance sonore et la vivacité mélodique se ressentent d’une orchestration encore un peu rudimentaire, liée de la tradition académique italienne de la première moitié du XIXe siècle. En écoutant cet extrait, on peut bien remarquer l’évolution qui fut celle du langage orchestral puccinien au fil des années. L’entrée du ténor est saluée par le public un peu comme une libération... Dommage, car le morceau de Puccini présentait des éléments exquis que la direction énergique de Cassar n’a pas fait émerger suffisamment.

 

Surprise ! Pour son premier air, Roberto s’est transformé en rien moins... qu’une basse ! Une basse… mais alors pas très profonde, qui s’approprie l’air bien connu du philosophe Colline : « Vecchia zimarra » de La Bohème.

Il est tout à fait légitime bien sûr de s'interroger sur cet emprunt au répertoire grave... Le chanteur aurait-il des problèmes vocaux ? Nous sommes un peu abasourdis, lorsque le ténor prend la parole et nous explique que tout le concert est un hommage au légendaire ténor napolitain Enrico Caruso - Roberto Alagna vient de sortir un album qui lui est consacré : Caruso 1873, chez Sony. Il paraît que lors d’une représentation de La Bohème au Met, Caruso dut remplacer à la dernière minute la basse qui était restée aphone, c’est pourquoi il a voulu lui rendre hommage en chantant cet air grave. C'est certes très beau et très noble, toutefois c’est un risque non négligeable pour la voix, et le ténor pourrait en payer les conséquences au fil du concert, car par la suite, il faudra changer de registre et là, à moins de s'appeler Roberto Alagna, on pourrait se faire mal... D’ailleurs, dans le deuxième chant «  Tre giorni son che Nina  » de Giovanni Battista Pergolesi, la voix montre des petits signes de tension, qui obligent Roberto à chanter très fort, un air du XVIIIe siècle : répertoire par ailleurs assez éloigné stylistiquement du tempérament du ténor.

 

Le morceau orchestral qui suit, le Preludio Sinfonico de Puccini, est une page plutôt longue et, à vrai dire, pas des plus réussies du compositeur lucquois. En outre, la pause trop longue due à l’exécution de ce  morceau semble déranger un peu le ténor, qui fatigue légèrement en montant dansl'aigu pendant l’interprétation de la célèbre prière Pietà Signore, attribuée à Louis Niedermeyer. Le phrasé en devient un peu tendu, mais le ténor montre un professionnalisme et une connaissance de son instrument qui pourraient servir de leçon pour tout chanteur : il utilise l'air comme une vocalise qui l’aiderait à bien chauffer et remettre en place sa voix dans l’aigu.  Ainsi il peut enchainer avec un air très connu du Serse de Haëndel « Ombra mai fu », un véritable tube, que Roberto en grand séducteur chante avec aisance, avec des portamenti en style vériste, comme s’il s’agissait d’une mélodie de Mascagni, remportant de grands applaudissements et laissant la place à l’orchestre, qui fait découvrir au public parisien une page rare de…  Mascagni ! Il s’agit de la Sinfonia de l’opéra « buffa » Le Maschere, au ton léger et très ironique où le compositeur déploie une orchestration raffinée et en même temps riche en couleurs. Yvan Cassar se montre ici beaucoup plus attentif aux phrasés des différents instruments qui jouent de beaux passages en solo, mettant ainsi en valeur les qualités de ce très intéressant ensemble symphonique francilien.

La première partie du concert se termine par l’air « Mia piccirella » issu de l’opéra en dialecte napolitain Salvator Rosa (1874) de Antonio Carlos Gomes. Enfin, on entend le ténor dans son élément. La tessiture de cette presque chanson le trouve à son aise et lui permet de faire ressortir toute son énergie ainsi que la chaleur méditerranéenne de son timbre. L’aigu final déclenche les ovations d’un public déjà conquis.

 

La deuxième partie du concert présente un programme plus intimement lié à la personnalité du ténor : la barcarolle de Cottrau « Santa Lucia », qui évoque le quartier éponyme de Naples, est directement liée à la figure de Caruso, lequel interprétait toujours cette canzone pendant ses concerts. Alagna, avec transport, dédie cette mélodie à sa mère, qui n’a pas pu être présente pour l’occasion. La barcarolle est suivie par un deuxième « tube » de la chanson napolitaine « Mamma mia, che vo’ sapè » d’Emmanuele Nuttile ,qui nous conduit paisiblement vers l’Italie du début du XXe siècle. Les morceaux orchestraux qui donnent un peu de souffle à notre ténor national, sont deux compositions d’Umberto Giordano : l’interlude de Fedora, qui reprend le thème de l’air « Amor ti vieta », suivi directement par un autre « Intermezzo », celui de l’opéra Siberia (1903). Une belle page orchestrale que nous ne connaissions pas, aux sonorités sombres assez surprenantes et au descriptivisme sonore puissant, dont la conception harmonique audacieuse et l’implant mélodique fortement chromatique nous montrent une facette peu connue du compositeur d’Andrea Chénier.

 

Le programme approche de sa partie finale et on a un peu peur de rester sur notre faim : nous avons entendu beaucoup de morceaux instrumentaux et nous nous demandons si Roberto ne s’est pas un peu trop reposé jusqu’à maintenant. Les deux chants qui suivent sont les derniers - l’air du Néron d’Anton Rubinstein « Oh ! lumière du jour » (dans la version française de 1894) et la « Sérénade de Don Juan » de Tchaïkovsky (1878). Mais il s’agit de deux morceaux longs et très riches, qui deviennent l’occasion pour l’artiste de mettre en valeur son phrasé dans sa langue maternelle et sa diction impeccable. Entretemps, la « Méditation religieuse » tirée de la Thaïs de Massenet, nous fait comprendre par la voix du violon solo que nous avons quitté l’Italie, même brièvement, et sommes rentrés en France. Au cours des airs et des pauses, la voix miraculeuse du chanteur a retrouvé l’éclat des premières années, et son timbre méditerranéen ne peut qu’augmenter le charme de la langue française. La sérénade de Tchaïkovsky, aux couleurs mélodiques très ibériques, nous fascine par la beauté de la ligne de chant et par l’orchestration somptueuse. Nous sommes ravis, mais nous avons encore un peu peur : serait-ce déjà fini ?...

 

Après trois rappels, Roberto avance un peu vers le public, et avec modestie, s’excuse devant le public russe car il va nous chanter en langue originale l’air de Lenski d’Eugene Onegin de Tchaïkovsky. La splendeur mélodique de cet air est rendue avec des mezze-voci somptueuses et un transport sublime qui nous ont profondément ému. Au-delà de la voix, c’est l’interprète ici qui montre toute sa maturité, nous offrant un grand moment d’art lyrique, que nous oublierons difficilement. Un deuxième bis, « Amor ti vieta » de Fedora, puis encore un troisième : la chanson « Caruso », grand tube italien, composé par Lucio Dalla sur une variation du classique napolitain « Dicitincello vuie ». Ce dernier morceau est une version arrangée par Yvan Cassar lui-même, qui figure sur le dernier disque du ténor, Caruso 1873. Un véritable tour de force vocal qui se déploie sur plusieurs tons différents jusqu’à l’aigu où la voix atteint un Si bécarre tenu. Evidemment le public est en délire. Le ténor est acclamé comme un héros national ! Rappel après rappel, Roberto nous sourit, discutant un instant avec son complice et, toujours en se rapprochant au-devant de la scène, il nous dit, presque en confidence : « Ce morceau-là je ne l’ai pas encore mémorisé, donc il faudra qu’Yvan me souffle de temps en temps ». Ce dernier bis n’est autre qu’une version française du célèbre standard « Because » de Guy d’Hardelot, qui fut enregistré par Caruso en 1912 aux Etats-Unis. Passons sur le texte français, mais cette mélodie passionnée ne pouvait que clôturer brillamment et sur un superbe Si bémol tenu une soirée, où Roberto Alagna a démontré encore une fois qu'il pouvait siéger parmi les plus grands ténors des dernières décennies.

Alors, permettez-moi un peu de fierté nationale car il y a beaucoup d’Italie dans tout cela : « Grande Roberto !  ».

 

 

 Raffaele D’EREDITÀ

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

gallery/le docteur miracle 1 (c) michel slomka

© Christian Dresse

© Marc Ginot

© Marc Ginot

gallery/capture d’écran 2020-02-07 à 10.49.44