Bayreuth : NICOLA PORPORA, Carlo il Calvo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bayreuth, Markgräfliche Opernhaus, 8 septembre 2020

 

DISTRIBUTION :

 

Adalgiso   Franco Fagioli 
Lottario   Max Emanuel Cenčić
Asprando   Petr Nekoranec 

Berardo   Bruno de Sa 

Gildippe   Julia Lezhneva 
Giuditta   Suzanne Jerosme   
Eduige   Nian Wang 

 

Mise en scène   Max Emanuel Cenčić

Armonia Atenea, dir. George Petrou
 

 

 

Drame familial en intérieur

 

"Drame pour la musique, destiné à être représenté au printemps de l'année 1738 au Théâtre des Dames. Dédié à celles-ci" : c'est la page de titre du livret anonyme, tiré de L'innocenza giustificata (1698) de Francesco Silvani. Nous sommes à Rome, au moment où rouvrent les grands théâtres romains après que le pape Clément XII eut décrété leur fermeture cinq ans plus tôt. Mais les théâtres de la cité papale sont interdits aux "dames" et seuls les chanteurs masculins peuvent monter sur scène pour jouer les rôles féminins. Il en fut ainsi pour Carlo il Calvo : à la création, Lottario, était Giuseppe Galletti ; Adalgiso, Lorenzo Ghirardi ; Giuditta, Geremia del Sette ; Eduige, Giuseppe Lidotti ; Gildippe, Antonio Uberti ; Berardo,  Francesco Signorili et Asprando, Francesco Boschi (le seul ténor). Les sept personnages se répartissent les 27 airs de façon très hiérarchique : Lottario, Adalgiso et Gildippe ont cinq airs chacun, Giuditta quatre, Asprando et Berardo trois, Eduige deux.

 

Comparée à celle d’Händel, la musique de Porpora est harmoniquement plus simple et répond pleinement aux caractéristiques de l'école napolitaine, avec des mélodies cantabile extrêmement plaisantes. Le traitement des voix est différent : très élaboré, il atteint des pics d'acrobatie vocale dépassant ceux de Vinci et de Vivaldi. C'est principalement dans les voix que se joue la charge émotionnelle et dramatique des situations. En témoigne, entre autres,  la dixième scène du premier acte où l'orchestre se tait et la voix soliste (celle de Gildipe) se lance dans des pages qui anticipent presque celles de la folie de Lucia di Lammermoor. L'orchestre cependant prend sa revanche dans les marches et dans les deux symphonies du troisième acte – après les  troisième et septième scènes – sans compter bien sûr l’ouverture de l’opéra. Un seul duo émerge des airs dévolus aux solistes, mais il poignant : il s’agit de celui dans lequel les deux amoureux Adalgiso et Gildippe, après tant d'épreuves, peuvent enfin se jurer leur amour.

 

Carlo il Calvo est le quarantième opus d'une cinquantaine d'œuvres de Nicola Antonio Porpora (1686-1768), l'un des plus grands compositeurs et chanteurs de son temps. Rival de Händel et de Bononcini, il fut le maître de chant de Farinelli et de Caffarelli, les castrats les plus célèbres de leur  époque. Aujourd’hui, seuls Germanico in GermaniaPolifemo et Semiramide riconosciuta ont été de nouveau proposées au public dans leur intégralité. Max Emanuel Cenčić, qui a déjà enregistré Germanicus et inclus l'aria "Se rea ti vuole il Cielo" dans son dernier album d'airs baroques, fait de ce spectacle le clou du festival baroque de Bayreuth, l'un des rares à avoir survécu à la pandémie.

 

L'intrigue a incité le metteur en scène et directeur du festival à choisir comme cadre la Cuba des années 20, la saga d'une famille mafieuse pouvant s’étendre bien au-delà des personnages du livret. Carlo, le protagoniste éponyme de cet opéra, ne chante ni ne parle pas : c'est un enfant autour duquel tourne toute une histoire d'héritage dans une famille qu'il serait simpliste de définir comme dysfonctionnelle… Se côtoient sur scène différents frères et sœurs, leurs conjoints et enfants, un vieux paralytique (Irmengarda, la mère de Ludovico ?) et un amant de Lottario qui assassine Asprando. Portée par une mise en scène qui ne laisse au spectateur aucun répit, l'histoire des Francs se transforme ici en une sorte de saga télévisée commençant et s’achevant avec la mort du patriarche d'un groupe de trafiquants de drogue. Certains excès dans la mise en scène remplissent la dramaturgie de contre-scènes très amusantes qui distraient parfois le chanteur dans l'air qu’il interprète. Les décors conçus par Cenčić lui-même nous font oublier que nous sommes dans un théâtre en bois du XVIIIe siècle (le théâtre de margraves de cette ville de Haute-Franconie et un site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO) : ses scènes, viscontiniennes, ont une grande profondeur et sont riches de mille détails réalistes. D’élégants costumes embellissent le deuxième acte prenant place dans un jardin luxuriant dans lequel, entre les danses. se trament de terribles meurtres…

Le jeu des acteurs est toujours très précis et une grande attention est accordée à la psychologie des personnages : Adalgiso est un homme introverti et complexé recourant à l'hyperventilation lorsqu'il veut donner libre cours à ses pensées tourmentées. Carlo est le symbole de la déchéance de la famille : un enfant pauvre atteint d'une forme de poliomyélite, portant des prothèses correctives sur les jambes, un appareil dentaire et des lunettes à verre opaque ; Lottario est effectivement un méchant, mais Cenčić l’humanise lorsque, dans la troisième scène du deuxième acte, il fait apparaître ses faiblesses, ou son engouement pour Asprando : « Quanto ti debbo amico. Il figlio mio fosse fedel così ! ». Et nous ne savons plus si nous devons regretter davantage l’hypocrisie  d'Asprando ou les pulsions érotiques tardives du vieux Lottario pour le beau jeune homme.

Un certain humour macabre imprègne la lecture de Cenčić : pendant la première partie de l'ouverture (tripartite), on voit Ludovico étendu mort sur une grande table où la famille est réunie, tandis que la vieille femme en fauteuil roulant fait irruption en ricanant. La dernière scène sera symétrique à la première, si ce n’est que, cette fois-ci, nous assistons à la mort de Lottario lui-même.

Auparavant, le drame aura fait place à un comique ironique : après l'air d'Adalgiso "Con placido contento", Gildippe chante "Come nave in mezzo al mare" ("Comme un bateau au milieu de la mer") extrait de Siface du même Porpora, dans une atmosphère de détente générale, alors que tout le monde dans un charleston – la danse en vogue à cette époque. Ce n'est pas la seule auto-célébration de Porpora dans le spectacle : à la fin de la treizième scène du deuxième acte, Lottario chante "Se tu la reggi al volo" extrait d'Ezio.

 

George Petrou dirige avec beaucoup de sagesse et de goût l’Armonia Atenea, jouant sur instruments d’époque. L'orchestre de Carlo il Calvo donne la prééminence aux cordes, dont les lignes ondoyantes sont typiques de l'opéra napolitain ; mais les interventions des autres instruments (deux hautbois, deux cors, deux trompettes, un basson et des timbales) sont également précieuses. Petrou aime parfois faire swinguer son orchestre pour souligner le caractère dansant des mélodies :  l'orchestre répond alors impeccablement à ses indications.

 

En Lottario, Max Emanuel Cenčić, fait valoir une belle ductilité et une appréciable ampleur de l’ instrument vocal, tout en soulignant habilement les nombreuses facettes du personnage. Franco Fagioli nous enchante par la précision et la facilité avec lesquelles le contre-ténor aborde et vient à bout de l'incroyable agilité requise par son rôle. Dans l'aria qui conclut le premier acte ("Saggio nocchier che vede"), il réussit à égaler l'exploit du "Vo solcando un mar crudele" d'Artaserse de Vinci (musicalement, on note  de nombreuses affinités entre ces deux morceaux) et le public accueille sa performance par de grandes ovations. Les applaudissements destinés à la Gildippe de Julia Ležneva sont tout aussi nourris : avec le temps, la voix a acquis profondeur et dramatisme sans rien perdre de son agilité quasi acrobatique, tandis que l’actrice révèle maintenant une présence  dramatique insoupçonnée. Suzanne Jerosme fait montre d’un tempérament personnel alors que Nian Wang incarne un Eduige sensible. Berardo révèle en Bruno de Sá un sopraniste prodigieux, tandis que le ténor Petr Nekoranec se distingue moins par son timbre, pas toujours plaisant, que par la vigueur et l'intelligence avec lesquelles il esquisse le caractère du traître Asprando.

 

Au terme des cinq heures de spectacle, les applaudissements nourris font oublier la faible densité du public, peu nombreux en raison les règles de sécurité anti-covid.

Le spectacle a été enregistré : la vidéo, visible sur YouTube, permet de revivre et de faire partager les émotions suscitées par ce nouveau joyau de l'opéra italien. Espérons qu’elle fera l’objet d’une publication en DVD.

 

Renato Verga

 

 

 

 

Version intégrale du spectacle (sous-titres allemands) :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

Première partie

Deuxième partie