Benvenuto Cellini à l’Opéra Royal de Versailles : 

Honneur à Gardiner, le maître ciseleur !

 

Opéra Royal de Versailles, représentation du 8 septembre 2019

 

Benvenuto Cellini : Michael Spyres

Teresa : Sophia Burgos

Fieramosca : Lionel Lhote

Ascanio : Adèle Charvet

Le Pape : Tareq Nazmi

Balducci : Maurizio Muraro

Monteverdi Choir; Orchestre Révolutionnaire et Romantique; dir. John Eliot Gardiner

Noa Naamat : mise en espace

 

 

C’était l’un des premiers spectacles de la nouvelle saison et il place d’emblée la barre très haut pour les concerts à venir ! Trois raisons expliquent le triomphe qu’a remporté ce Benvenuto Cellini, proposé par l’Opéra Royal de Versailles (après la Côte-Saint-André, Berlin et Londres) : une direction exceptionnelle, une distribution très homogène, une mise en espace simple mais pleine de vie et astucieuse.

 

Dès les premières mesures de l’ouverture, le spectateur est happé par une direction musicale étourdissante, éminemment dramatique, savamment contrastée, délicatement ciselée, tout à la fois luxuriante et précise. Trois heures durant, elle ne laisse aucun répit au spectateur, qui n’en finit pas de redécouvrir telle harmonie étonnante, telle ligne instrumentale habituellement à peine audible, tel détail original dans l’orchestration, sans que jamais l’impression dominante soit celle d’un « tape-à-l’oreille » destiné à mettre plus en valeur le chef que l’œuvre elle-même. Au contraire : sous la baguette de Gardiner, l’œuvre semble enfin délivrer tous ses sortilèges ; l’on a constamment l’impression de comprendre cette musique bien mieux qu’on ne l’avait fait jusqu’alors, et de voir enfin révélées les volontés du compositeur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il va sans dire que le Monteverdi Choir (quelle incroyable clarté dans la diction du français !) et l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique, comme toujours surprenant de dynamisme et foisonnant de couleurs, répondent aux demandes de leur chef avec une précision et une musicalité de premier ordre.

La version retenue ne rétablit pas l’air (au demeurant assez insignifiant) que chante Balducci au début de l’œuvre (il avait été coupé à la création), mais supprime (et c’est un peu dommage…) le premier air de Cellini (« La gloire était ma seule idole »), bel et bien interprété le soir de la création mais sans doute écrit à la demande de Duprez.

 

Les chanteurs réunis autour du chef forment une véritable équipe, que la mini-tournée européenne du spectacle a sans doute permis de souder étroitement. Les seconds rôles sont fort bien tenus (il est curieux que le programme ne mentionne pas Alex Ashworth, l’interprète de Pompéo : il a peu à chanter mais le fait très  bien et dans un bon français). Maurizio Muraro amuse en Balducci et fait sonner quelques graves impressionnants. La diction, en revanche, est un peu pâteuse, au contraire des autres interprètes qui font tous preuve d’une prononciation correcte, parfois excellente (Lionel Lhote).

Adèle Charvet, dont la carrière est encore toute récente, remporte un très beau succès en Ascanio. La voix et chaude, malléable, bien projetée, et la caractérisation séduisante. Nous la retrouverons avec grand plaisir et intérêt en Stéphano dans le Roméo et Juliette que proposera l’Opéra de Bordeaux en mars prochain. Distribuer Tareq Nazmi en Clément VII est un luxe : la basse koweïtienne met sa ligne de chant onctueuse et ses graves opulents au service d’une caractérisation amusante d’un Pape décalé et toujours plus ou moins endormi. Lionel Lhote triomphe en Fieramosca : puissance, variété des couleurs, diction impeccable (rendant le texte intelligible jusque dans le difficile trio du premier acte !), caractérisation : tout y est. Habitué de l’Opéra de Wallonie-Théâtre Royal de Liège (où il fut un très beau Valentin de Faust l’an dernier), il y sera de nouveau présent en janvier prochain pour donner, en tant que Posa, la réplique au Don Carlos de Gregory Kunde : à ne pas rater !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Teresa de Sophia Burgos est piquante et espiègle. Vocalement, l’interprétation gagne en qualité au fil de la soirée. Au premier acte, le timbre semble manquer un peu de rondeur et de couleurs, et les vocalises de « Quand j’aurai votre âge » pourraient gagner en précision. En revanche, passé l’entracte, le personnage gagne en émotion et la ligne de chant est plus soignée, faisant de Teresa une jeune femme amoureuse et touchante.

C’est, curieusement, un peu le contraire de ce qu’a fait entendre Michael Spyres : en grande forme au premier acte, faisant valoir toutes ses précieuses qualités de timbre, de diction et de technique (legato souverain, souffle parfaitement contrôlé, aigus naturellement insérés dans la ligne de chant), le second acte le voit tendu et moins assuré. Peut-être les quatre spectacles très rapprochés (et dans différents pays), dans ce rôle éprouvant entre tous, a-t-il quelque peu fatigué le ténor ? Quoi qu’il en soit, le texte se fait moins compréhensible après l’entracte, l’aigu moins sûr, et l’accident redouté arrive à la fin de « Sur les monts les plus sauvages », le ténor quittant la scène avec un geste rageur, peut-être dicté par la situation dramatique, peut-être également par la déception du chanteur vis-à-vis de lui-même. Fort heureusement, le public ne lui tient pas rigueur de ce raté et l’applaudit très chaleureusement au rideau final, saluant sans aucun doute l’un des meilleurs titulaires du rôle avec John Osborn et, il n’y a guère, Gregory Kunde.

 

Reste à saluer le travail de l’équipe ayant réglé le spectacle : Noa Naamat, mise en espace ; Rick Fischer, lumières ; Sarah Denise Cordery, (fort beaux) costumes. Le spectacle est vif, astucieux, sans temps mort, drôle. Nul doute que cette mise en espace extrêmement respectueuse de la musique n’ait elle aussi contribué au triomphe final !

 

Stéphane Lelièvre

 

 

Benvenuto Cellini selon J.E. Gardiner. Interview sous-titrée en fraçais

Michael Spyres chante Berlioz. Ici, "Inutiles regrets" des Troyens

Sophia Burgos