Démon émerveille (presque) à Bordeaux

Opéra national de Bordeaux, représentation du mercredi 29 janvier 2020

 

Opéra en 3 actes d’Anton Rubinstein (1829-1894) sur un livret de Pavel Viskovatov d’après le poème éponyme de Mikhaïl Lermontov (1841). Créé le 25 janvier 1875 au Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg

 

Direction musicale Paul Daniel

Mise en scène Dmitry Bertman

Scénographie Hartmut Schörghofer

Lumières Thomas C. Hase

Vidéo fettFilm - Momme Hinrichs et Torge Möller

Chorégraphie Edwald Smirnoff

 

 

Le Démon - 29 et 31 janvier - Aleksei Isaev

Le Démon - 3, 6 et 9 février - Nicolas Cavallier

Tamara Evegniya Muraveva

Le Prince Sinodal Alexey Dolgov

L'Ange Ray Chenez

Le Prince Goudal Alexandros Stavrakakis

La Nourrice Svetlana Lifar

Le Serviteur du Prince Sinodal Luc Bertin-Hugault

Le Messager Paul Gaugler

 

 

Orchestre National Bordeaux Aquitaine

Chœur de l'Opéra National de Bordeaux

Chœur de l'Opéra de Limoges

 

Direction musicale Paul Daniel

Direction des Chœurs Salvatore Caputo

Collaboration à la direction des Chœurs Edward Ananian-Cooper

 

Photographies © Eric Bouloumié

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ouverture de saison audacieuse pour l’Opéra national de Bordeaux, qui accueille sous ses ors la troisième production du Démon d’Anton Rubinstein en France, après le Théâtre du Châtelet en 2003 et le Théâtre des Arts de Rouen en… 1894 (dans une version française signée Jules Barbier, le librettiste du Faust de Gounod) ! Pour une œuvre écrite voilà près d’un siècle et demi, ça n’est pas précisément excessif.

En matière d’art, il arrive au Temps de rendre des verdicts injustes. L’oubli dans lequel est tombée l’œuvre pléthorique de Rubinstein, qui fut un pianiste virtuose et l’auteur de près de vingt ouvrages lyriques extrêmement populaires en Russie de son vivant, est-il réellement justifié ? Le spectacle auquel nous avons assisté apporte à cette question un début de réponse.

 

L’intrigue, inspirée d’un des plus célèbres poèmes de Lermontov, s’inscrit dans la plus pure veine romantique. Dialoguant avec Byron et Goethe, le poète y brode une énième variation sur le thème de la lutte du Bien contre le Mal en narrant les déboires du Démon, ange déchu touché – percuté serait plus juste – par l’amour pour une jeune mortelle. Toute la complexité du personnage est exposée dès le prologue de l’opéra : s’avouant las de répandre le mal et la désolation sur terre, le Démon refuse pour autant d’implorer le pardon divin comme l’y encourage un Ange, car toute espèce de réconciliation avec le Ciel signifierait le renoncement aux passions. Or, les passions ne tardent pas à s’emparer de lui.

La princesse Tamara le foudroie en effet de sa beauté alors qu’il l’observe occupée à préparer, en compagnie de ses servantes, son mariage avec le prince Sinodal. Des pensées fiévreuses s’emparent alors de Tamara, sans qu’elle en comprenne l’origine. Ce sont les paroles du Démon qui s’insinuent en elle, ses promesses de lui offrir tout ce que l’univers possède et de faire d’elle son « éternelle compagne ». Au trouble de la jeune femme répond la violente jalousie du Démon envers Sinodal. Alors que le prince est en route avec ses soldats vers le château où doit se dérouler la noce, le Démon provoque une tempête qui les contraint à passer la nuit dans la montagne. Lieu d’embuscade idéal pour des Tartares qui se ruent bientôt sur l’équipage et tuent le prince. L’annonce de la mort de son bien-aimé plonge Tamara dans le désespoir. Implorant son père de la laisser se retirer du monde, elle part dans un couvent. C’est là que le Démon, transcendé par la force de son amour, se montre enfin à la jeune femme et la conquiert après une vaine résistance. Las, l’étreinte démoniaque est fatale à la princesse. Dans le tableau final, l’Ange réapparaît pour annoncer que le Paradis s’est ouvert à l’infortunée. Quant au Démon, il se retrouve une fois encore condamné à errer, solitaire et rempli de haine, à travers le monde.

 

La production donnée à Bordeaux nous arrive de l’Helikon-Opera de Moscou, réputé pour ses réalisations avant-gardistes. De fait, dès le lever de rideau, on comprend que l’imagerie romantique traditionnelle – paysages tourmentés, châteaux au clair de lune et démons cornus – n’a pas sa place dans les visions du metteur en scène Dmitry Bertman. Tout l’opéra se déroule dans un décor unique, donnant à la production des airs de Bregenz-sur-Garonne : un cylindre de bois évidé – inspiré à Bertman par le quatrième panneau des Visions de l’au-delà de Jérôme Bosch –  au fond duquel une sphère blanche suspendue accueille des projections changeantes, tour à tour boule de feu ardente, Terre aux moirures céruléennes, cirque lunaire, ciel ennuagé, rosace en vitrail, dentelle de pierre gothique ou œil censément divin. Le scénographe Hartmut Schörghofer assimile le cylindre à « un tunnel reliant les univers dans lequels se déroule l’action : le Ciel, l'Enfer et la Terre ». De prime abord spectaculaire, ce dispositif va se révéler au fil des scènes d’une ergonomie problématique. Car si le spectateur a maintes occasions d’apprécier le beau travail sur la vidéo et les lumières, les artistes, eux, paraissent plutôt subir ce décor extrêmement contraignant. Deux heures durant, leurs mouvements se réduisent à des va-et-vient de cour à jardin et de jardin à cour, rapidement empêchés par la pente du cylindre. L’absence de tout élément de décor supplémentaire ou de tout accessoire (quelques lampes-torches, bougies et une loupe font de timides apparitions) achève de laisser les chanteurs livrés à eux-mêmes. Détail qui, par contraste, accuse les limites d'une telle installation : lorsque le cylindre se révèle trop enfermant, le Démon et l’Ange en descendent pour sortir par de banales portes situées à l’avant-scène… Curieux prosaïsme, que ne suffisent pas à dissiper d’indigents fumigènes.

 

La question, dès lors, se pose : ne serait-on pas en présence, avec ce Démon avare en profondeur de champ scénique, non d’un opéra romantique mais d’une cantate profane (ou de ce que Brigitte François-Sappey qualifie d’« oratorio littéraire ») ? Du Paradis et la Péri de Schumann à la Damnation de Faust de Berlioz en passant par la Nuit de Walpurgis de Mendelssohn – compositeur révéré par Rubinstein –, le XIXe siècle était friand de ce type d’œuvre hybride. La musique même semble aller dans le sens de cette interprétation : tel un vaste poème symphonique, elle coule d’un bloc, sans découpage en numéros ni recours aux leitmotivs que Wagner systématisera pour caractériser ses personnages. Refusant de jalonner sa partition de repères trop évidents, Rubinstein ne s’adonne que parcimonieusement au folklorisme (romances et danses), et l’on comprend mieux l’animosité que lui vouaient les compositeurs du Groupe des Cinq qui, loin de voir en lui un porte-drapeau de la musique nationale russe, l’accusaient de reproduire servilement les procédés et le langage du romantisme germanique. 

 

L’Orchestre national Bordeaux-Aquitaine emmené par le méticuleux Paul Daniel réservent un traitement de luxe à cette partition étonnamment sage pour un sujet aussi ambitieux, voire subversif. Plus que de la scène, c’est souvent de la fosse que surgit l’impulsion dramatique, l’élan narratif. Le plateau vocal offre une prestation d’ensemble solide et convaincante. Dans le rôle-titre, remplaçant de dernière minute de Nicolas Cavallier indisposé, le baryton Aleksey Isaiev – qui doublait le grand Dmitri Hvorovstosky lors de la production de l'Helikon en 2015 – dévoile une palette de timbres et de nuances surprenante, quand ses premières interventions laissaient craindre un forte déclamatoire permanent. Le ténor Alexey Dolgov parvient en une poignée de brèves scènes à imposer une ligne de chant d’une belle ductilité faisant regretter la brièveté du rôle de Sinodal (le public ne s’y trompe pas, qui salue d’une ovation sa poignante déploration funèbre). Les interventions chorales réglées par Salvatore Caputo apportent avec aplomb cette touche idiomatique dont le reste de la partition semble par ailleurs dépourvu. Enfin, la séduction frémissante de la soprano Evegniya Muraveva, jeune fiancée dansant au bord d’une rivière ou recluse tourmentée dans sa cellule conventuelle, fait oublier des aigus au vibrato un peu tendu. L'unique (relative) déception de cette soirée provient du rôle de l’Ange tenu par le contre-ténor Ray Chenez (rôle dévolu à l’origine à une mezzo-soprano), partie à vrai dire assez terne vocalement. Ce qui n’empêchera pas le chanteur de recevoir, au moment du salut final, un des bouquets prévus pour ses partenaires féminines ! Magie de l’organe androgyne autant que de la perruque…

 

Sans convaincre totalement de la nécessité d’accorder à l’œuvre lyrique de Rubinstein une place plus large au répertoire, ni donner raison à Marc Minkowski qui annonçait en lever de rideau une expérience opératique « incroyable », ce Démon bordelais a le mérite de renouveler nos habitudes d’écoute. Mais on ne nous en voudra pas de lui préférer un autre opéra démoniaque contemporain, infiniment plus riche sur le plan musical et dramatique : le Mefistofele d’Arrigo Boito (1868).

 

 

Pierre Brévignon

 

 

À noter : la représentation du 29 janvier 2020 a été enregistrée par France Musique et sera diffusée le 28 mars 2020 à 20h dans l’émission « Un samedi à l’Opéra »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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