Dans la forêt musicale viennoise 2 :

Leonore à la Staatsoper de Vienne

 

Représentation du mardi 11 février 2020

 

 

DISTRIBUTION :

 

Jennifer Davis Léonore

Benjamin Brust Florestan

Falk Struckmann Rocco

Thomas Johannes Meyer Pizzaro

Chen Reiss Marzelline

Samuel Hasselhorn Don Fernando

Jörg Schneider Jaquino

 

Orchestre de l’Opéra d’État de Vienne 

Direction musicale Tomas Netopil

 

Mise en scène Amélie Niermeyer

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre.

Léonore ressemble à Fidelio, mais recèle plus qu’une esquisse, comme on le présente souvent à tort. Beethoven avait songé à composer plusieurs opéra - dont un Attila resté à l’état de pur fantasme. Mais le peu de succès rencontré par son premier, en 1805, avec seulement trois représentations, ne l’incita guère à développer une forme qu’il ne fit que remanier, par deux fois. Il retravaille et élague sa Léonore en 1806, puis la transforme en Fidelio en 1814. (1) Désormais, deux actes au lieu de trois à l’origine.

Certains trouvent que ce premier jet manque de cohérence, de resserrement dramatique. Et ce genre de critique s’entendait chez certains spectateurs viennois : « à quoi bon monter une ébauche ? » Or Léonore est bien un opéra à part entière avec son agencement musical offrant de nombreuses différences et trésors. La production du Wiener Staatsoper permettait - chose rare - d’entendre cette œuvre choyée par le directeur des lieux, Dominique Meyer l’ayant montée il y a plus de vingt ans lorsqu’il dirigeait l’Opéra de Lausanne.

 

Tout commence par l’ouverture Léonore II. Avec un orchestre incisif, dégraissé - sans aucun rapport avec la pâte sonore déchaînée entendue deux jours plus tôt dans la même fosse avec Elektra. C’est immédiatement ce qui frappait : le travail de Tomas Netopil (2) sur le tempo souvent vif (le choeur des prisonniers), comme sur les timbres, clairs, mordants et mordorés. Car Netopil tire de l’orchestre tout l’or qui est à sa portée, avec un vrai sens dramatique. Les cors viennois se font remarquer dès l’ouverture, de même que les violoncelles et les bois - entre autres sortilèges instrumentaux présents tout au long de cette représentation.

Netopil suit les chanteurs, les soutient, sait impulser la poésie diaphane du quatuor du premier acte comme il sait relancer l’intérêt du final d’un deuxième acte très différent de la version Fidelio. C’est sans doute là que l’on saisit le mieux le changement opéré par Beethoven en 1814 : il sut resserrer dramatiquement sa conclusion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une Léonore en or ? « Das Gold », celui chanté par le formidable Rocco, était dans la voix d’airain du baryton basse Falk Struckmann, aussi bon comédien que chanteur habité par son rôle. C’est lui, avec la Léonore de Jennifer Davis et la Marzelline de Chen Reiss qui nous donnèrent les plus grands moments vocaux de la soirée. 

Le timbre fruité de Chen Reiss ouvre l’action par un air où sa voix sensuelle nous transporte immédiatement. Puis son duo avec Jaquino et le trio qui suit met en valeur la fraîcheur et le velours de son timbre.

Le plus beau moment du premier acte fut celui qui vit se succéder le duo Léonore-Marzelline, avec violon et violoncelle solos. Jennifer Davis et Chen Reiss y furent bouleversantes. Comme le fut le grand air de Léonore qui suivait immédiatement, avec les cors somptueux de l’orchestre, deux précieuses différences avec la partition de Fidelio. Ici, pas le cri désespéré du « Abscheulicher » que Beethoven nous offre dans la version de 1814, mais un récitatif inquiet, intérieur. Deux moments de bonheur total.

Autre grande différence, l’air de Florestan qui ouvre le dernier acte, chanté sobrement par le ténor Benjamin Bruns. Là non plus, pas de cri, pas de « Gott ! » lancé rageusement à la figure d’un destin qui emprisonne arbitrairement. Mais une supplique désespérée, déchirante, murmurée.

 

Cette soirée musicalement splendide avait pour cadre une mise en scène surprenante et contestée signée Amélie Niermeyer. Dans un vaste espace, décor unique de Alexander Müller-Elmau, évoquant un improbable lieu, (usine désaffectée d’un pays de l’Est ?), l’action transposée fonctionnait plutôt bien dans les deux premiers actes. Mais ensuite, Léonore vivait une tragédie, loin du chemin vers la lumière composé par Beethoven : son chemin de croix la menait à la mort, tuée par Pizzaro. Le tout sur fond de foule habillée de paillettes roses, bleues, blanches...

Jusque là, c’était une Léonore en or.

 

 

Marc Dumont

 

 

 

(1) A écouter soit dans la version dirigée en 1978 par Herbert Blomsted, soit dans celle gravée par John Eliot Gardiner en 1996 (Archiv) ou encore dans la récente vision de René Jacobs (2019, Harmonia mundi)


 

(2) A 45 ans, ce chef a déjà été directeur musical du Théâtre de Prague et invité partout en Europe. Il a précédemment dirigé Rusalka, La Petite renarde rusée et Cosi fan Tutte à l’Opéra de Vienne et s’était fait remarquer à l’Opéra de Paris en dirigeant la Clémence de Titus de Mozart en 2014.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

© Marc Ginot

Jennifer Davis (Léonore), Thomas Johannes Meyer (Pizzaro)