Deux voyages aux Indes  

 

Opéra Bastille, représentation du 13 octobre

 

Hébé, Phani, Zima : Sabine Devieilhe

Bellone, Adario : Florian Sempey

L'amour, Zaïre : Jodie Devos

Osman, Ali : Edwin Crossley-Mercer

Émilie, Fatime : Julie Fuchs

Valère, Tacmas : Mathias Vidal

Huascar, Don Alvar : Alexandre Duhamel

Don Carlos, Damon : Stanislas de Barbeyrac

 

Orchestre Cappella Mediterranea
Chœur de chambre de Namur
Maîtrise des Hauts-de-Seine / Chœur d’enfants de l’Opéra national de Paris
Les danseurs de la Compagnie Rualité

Direction musicale : Leonardo García Alarcón

Mise en scène : Clément Cogitore

Chorégraphie : Bintou Dembélé

 

 

Opéra de Versailles, concert du 15 novembre 

 

Hébé, Zima : Ana Quintans 
Emilie, Phani : Emmanuelle de Negri 
Amour : Julie Roset 
Valère, Carlos, Damon : Philippe Talbot 
Huascar : Alexandre Duhamel 
Bellone, Don Alvar : Edwin Crossley-Mercer 
Osman, Adario : Guillaume Andrieux 

 

La Chapelle Harmonique
Direction musicale : Valentin Tournet 

 

 

 

      Un des évènements de la rentrée musicale fut bien « Les Indes galantes » de Jean-Philippe Rameau, à l’Opéra Bastille. Discutée, contestée, adulée, la production, dirigée par Leonardo Garcia Alarcon, a eu effectivement de quoi marquer les esprits et alimenter la controverse.

 

      Un mois plus tard, dans l’écrin de l’opéra de Versailles, c’est une version concert de la même oeuvre qui est proposée. Moins la troisième des quatre entrées, celle des Fleurs, ce qui nous privait de l’un des plus beaux airs de la partition, « Papillon inconstant ».

 

      Alarcon vient de nous gratifier d’un somptueux enregistrement consacré aux motets Lully, enregistré à quelques mètres de là, dans la chapelle Royale. Ce n’est pourtant pas lui qui officie, mais le très jeune Valentin Tournet, 23 ans, qui avait déjà étrenné l’oeuvre au Festival de Beaune cet été.

 

      Le contraste entre les deux directions est sans doute ce qui sautait le plus à l’oreille. D’un côté, la fougue, l’engagement, le dynamisme et la poésie d’un Alarcon mettant le feu à un orchestre d’une cinquantaine de musiciens, faisant oublier que la salle de Bastille n’est a-priori pas faite pour un ensemble baroque. De l’autre, une direction qui semble raide, souvent précipitée, sans grande poésie ni chaleur - encore moins de sensualité.

 

      Il fut beaucoup reproché à Alarcon : d’avoir monté le diapason, d’avoir même « inventé » un air de Rameau, que sais-je... J’objecterais surtout une chose : pourquoi avoir rendue inaudible la superbe chaconne finale qui ne sert que d’accompagnement musical aux saluts de toute la troupe et disparait sous les vivats d’un public électrisé ? C’était un vrai gâchis musical. Il eût suffi, au plus grand bonheur des spectateurs, de reprendre la danse effrénée des sauvages qui fut le moment le plus attendu. En soi, ce n’est pas la transposition de l’action, avec danses krump d’aujourd’hui, qui pose le plus question dans la production de Bastille. L’actualisation nous fait ainsi entendre la tempête de l’entrée du « Turc Généreux » comme le reflet d’une terrifiante actualité (« Sous les ondes périrons-nous ? » chantent des naufragés de la Méditerranée). Souvenons- nous du scandale créé par Alfredo Arias à Aix en Provence, en 1990 où les junkies étaient sur scène et la lambada-rock était dansée par Christie lui- même au moment des saluts. Trente ans plus tard, ce qui pose problème, c’est d’abord ce noir permanent du décor pour un opéra solaire, lumineux,joyeux. C’est aussi l’ennui distillé pendant la plupart des danses orchestrales car sur le plateau, trop souvent, il ne passe que quelques manutentionnaires poussant des éléments de décors improbables. Mais le déchainement - ou la poésie - du krump est loin d’irriguer tout le spectacle, ainsi ralenti, inégal malgré quelques fulgurances. Quant au décor, il est envahi par un immense bras animé descendu des cintres, dont la récurrence est plus que pesante, en total contraste avec la légèreté de l’oeuvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

     

 

 

      A Bastille, Alarcon fut le vrai héros du spectacle, son deus ex machina. Avec un plateau vocal de rêve (Sabine Devieilhe, Julie Fuchs, Jodie Devos, Mathias Vidal, Edwin Crossley-Mercer, Alexandre Duhamel et quelques autres !) ainsi que certains danseurs à couper le souffle.

 

      A Versailles, la sécheresse l’emporte partout dans la direction qui a bien du mal à proposer transitions et contrastes. Peu de sourires, mais une tension presque palpable parmi les musiciens, en dehors de la claveciniste Marie van Rhijn qui vit la musique avec gourmandise. La cohésion manque à cet orchestre, dont la trame musicale est fragile, difficilement tissée, manquant d’étoffe. Des décalages se remarquent, des acidités aussi ; les trompettes sont hésitantes, en retrait lorsqu’elles devraient briller ; les percussions sont bien chétives et sans imagination, quand on a encore dans l’oreille l’invention de tous les instants de Marie-Ange Petit à Bastille... Les danses sont souvent martiales, jusqu’à la fameuse danse des sauvages, pressée et sans âme - mais davantage libérée durant le bis. La grandiose et corruscante chaconne finale parait énervée, brusquée. Où sont les saveurs, les rebonds, les sucs d’une musique libre et subtile ?

 

      On l’aura compris, un travail de fond a débouché sur une interprétation tellurique à Bastille - c’est bien le moins pour une oeuvre mettant en scène une éruption volcanique, qui fut d’ailleurs musicalement impressionnante ! A Versailles, le même passage faisait flop. Face à un rideau bleu fleurdelysé en fond de scène, c’est un Rameau corseté et souvent ennuyeux qui fut proposé mais sauvé par le professionnalisme des interprètes vocaux, avec Emmanuelle de Negri, Julie Roset (venue du choeur avant d’y retourner chanter), Philippe Talbot, Guillaume Andrieux mais aussi Alexandre Duhamel (annoncé souffrant ce qui ne s’entendait pas), et Edwin Crossley-Mercer, présents dans la distribution de Bastille.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     Cette soirée nous réservait un joyau, une présence et une voix : Ana Quintans, rayonnante et capiteuse. Ce n’est pas étonnant si Leonardo Garcia Alarcon a souhaité composer, pour elle, un air manquant dans l’oratorio de Draghi « El Prometeo ». Elle apporte le feu et la flamme d’une diction, d’une incarnation, d’une musicalité naturelles. Tour à tour Hébé et Zima, elle est la muse de ce concert.

 

      L’enregistrement annoncé sera pourtant à écouter précieusement, pour des chœurs formidables de cohésion et d’articulation, pour une distribution qui réhausse fortement le manque d’empathie musicale du chef.

 

      Après ces deux voyages aux Indes, on s’interroge. Il a fallu des années à Leonardo Garcia Alarcon pour se hisser au haut de l’affiche, avec un travail de fond, de fourmi, depuis le continuo du clavecin. Au moment où de nombreux ensembles connaissent les plus grandes difficultés financières, alors qu’Hugo Reyne annonce qu’il jette l’éponge, lorsque les subventions publiques se réduisent comme des peaux de chagrin rabougries, le jeune Valentin Tournet se trouve lui, déjà, depuis deux années, à la tête d’un ensemble dédié, La Chapelle Harmonique. Et s’attaque aussitôt à une oeuvre aussi lumineuse que délicate. Ne faut-il pas donner plus de temps au temps ?

 

Marc Dumont

 

 

 

 

Opéra de Versailles, le 15 novembre

Le bis de la danse des sauvages est à écouter ici: https://www.facebook.com/laurent.brunner.3/videos/786543558437400/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les Indes galantes : "Forêts paisibles" (Sabine Devieilhe & Florian Sempey)

Valentin Tournet - Ana Quintans - Guillaume Andrieux

© Christian Dresse