Hélène de Troie, star du cinéma des années 20 à la Scala

 

Teatro alla Scala, représentation du 17 novembre 2019

 

Hélène, Ricarda Merbeth

Ménélas, Andreas Schager

Hermione, Caterina Maria Sala*

Aithra, Eva Mei

Altair, Thomas Hampson

Da -Ud, Attilio Glaser

Le Coquillage omniscient, Claudia Huckle

Elf 1, Noemi Muschetti*

Elf 2, Arianna Giuffrida*

Elf 3, Alessandra Visentin

Elf 4, Valeria Girardello*

Aithra 's Slave 1, Tajda Jovanovič

Aithra 's Slave 2, Valeria Girardello 

 

*Solistes de l’Académie du Teatro alla Scala.

 

 

Mise en scène, Sven-Eric Bechtolf

Direction musicale, Franz Welser-Möst

Décors Julian Crouch

Costumes, Mark Bouman
Lumières, Fabrice Kebour
Video-designer, Josh Higgason

 

Chœur et Orchestre du Teatro alla Scala

Nouvelle production du Teatro alla Scala (entrée au répertoire)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Le Teatro alla Scala donnait dimanche 17 novembre le très rare Die ägyptische Helena (1928) de Richard Strauss. Tout, dans ce spectacle, suscite l’enthousiasme : la beauté de la musique, des chanteurs exceptionnels et une mise en scène fort poétique.

 

Le metteur en scène et réalisateur allemand Sven-Eric Bechtolf situe cette fantaisie mythologique créée à Dresde en 1928 dans un Entre-deux-guerres très cinématographie. La verve néoclassique du poète et dramaturge Hugo von Hofmannsthal, qui signe ici son avant-dernière collaboration avec le compositeur, reprend une version du mythe développée par Euripide dans sa tragédie Hélène. Mais les angoisses et les déchirements des personnages sont dignes du cabinet de Sigmund Freud, dont les découvertes ont tant influencé la littérature viennoise.

 

Les rôles des deux principaux personnages, Hélène et Ménélas, transforment la représentation en véritable performance, tant ils sont présents durant les deux heures et demi de musique. L’Autrichienne Ricarda Merbeth campe une Hélène de Troie tout à fait fabuleuse. Sa voix de soprano lyrico-dramatique et son timbre riche portent une Hélène inquiète, amoureuse et bouleversante, notamment dans le grand et impressionnant monologue qui ouvre l’acte II. Dans son ombre, l’auditeur devine d’autres grands personnages straussiens, notamment l’Impératrice (Die Frau ohne Schatten), mais également Ariane. Andreas Schager incarne un roi de Sparte encore plus impressionnant. Habitué des rôles wagnériens, sa puissante voix de ténor héroïque — Ménélas est d’abord un guerrier de retour du front — le conduit sur le chemin d’une rédemption toute parsifalienne.

 

Villa Necchi Campiglio et poste à galène. L’élément essentiel des décors de Julian Crouch est un immense poste à galène dont la façade s’ouvre régulièrement à deux battants pour laisser entrevoir une somptueuse marqueterie. Ce travail d’orfèvre semble digne de la Villa Necchi Campiglio, chef d’œuvre milanais Arts Déco de Piero Portaluppi. L’ensemble des autres éléments décoratifs, notamment les fauteuils, paraissent issus du même univers. Quant aux superbes costumes de Mark Bouman, ils sont ceux de la grande bourgeoisie des années 20 et 30 ou des grandes heures du cinéma hollywoodien.

 

Le poste de radio a peut-être été suggéré au metteur en scène par les déclarations d’Hofmannsthal au sujet du Coquillage omniscient, le plus étrange personnage de cette fable, « à mi-chemin entre le journal et le poste de radio ». Le personnage est chanté par le contralto Claudia Huckle et il a pour fonction de raconter ce qui ne peut être montré sur scène. Lorsque paraît le Coquillage, au début de l’ouvrage, c’est une star des années 20, richement parée, que voit le spectateur. Elle semble présider au spectacle, qui, sous son patronage, prend l’allure d’une revue de music-hall ou de comédie musicale.

 

Hélène d’Hollywood. À la revue hollywoodienne, au monde des paillettes et de la fête, à la frénésie des Années folles, s’oppose un Ménélas plus primitif qui rentre de la guerre. Une vidéo projette ses cauchemars. Les horreurs des tranchées de la Grande Guerre l’ont traumatisé à jamais. Hélène doit payer : c’est elle la cause de cette effroyable boucherie ! La musique devient particulièrement expressionniste lors de scènes empreintes de violence comme lors du faux meurtre d’Hélène, ou encore lorsque le roi croit tuer des spectres. Quel magnifique contraste entre ce ténor dramatique et ces voix féminines ! Car, aux côtés d’Hélène veille la magicienne Aithra, chantée par la magnifique Eva Mei. Son timbre belcantiste constitue un merveilleux contrepoint à la profondeur dramatique de Ricarda Merbeth. Mieux que le plus doué des psychanalystes freudiens, la magicienne saura conduire Ménélas vers l’apaisement en le délivrant de ses tourments.

 

 

L’acte II nous conduit au sein des films d’aventures. Nous sommes désormais en plein désert ; le prince Altaïr — le très beau baryton Thomas Hampson, qui semble pourtant manquer de noirceur et de profondeur pour un rôle aussi ambigu — convoite, comme son fils Da-ud (Attilio Glaser), la princesse grecque. Voilà donc l’Orient fabuleux, mystérieux et incompréhensible aux yeux d’un Occidental. Cet acte beaucoup plus spectaculaire et dramatique que l’acte I, permet à l’Orchestre du Teatro alla Scala de briller de tous ses feux, notamment dans les jeux entre les cordes et les cuivres : coups de théâtre, chœur de guerriers, colère d’Altaïr et scène d’effroi, duos d’amour. Le chef Franz Welser-Möst souligne subtilement la grandiloquence voulue d’une musique qui affiche son conservatisme.

 

Richard Strauss, compositeur wagnérien. L’introduction et de nombreux passages de l’œuvre font d’abord songer à d’autres compositions straussiennes, en particulier Ariadne auf Naxos, Elektra et Die Frau ohne Schatten, à tel point que la critique a parfois pu parler de réemploi. Mais c’est Wagner que fait sonner, dans la large fosse du Teatro alla Scala, le chef Franz Welser-Möst. Au demeurant, il est beaucoup question de philtre dans cette histoire. On peut se demander si le duo Strauss – Hofmannsthal n’a pas sciemment donné naissance à une sorte d’anti- Tristan et Isolde : certes, Die ägyptische Helena ne peut être considéré comme une parodie de Wagner ; pourtant, l’œuvre n’en est pas moins marquée du sceau de l’ironie. Une splendide ironie, qui est en même temps le plus beau des hommages. Le spectateur, musicalement, vocalement et visuellement comblé, assiste à la rédemption de Tristan et Isolde sous les oripeaux de Ménélas et Hélène. Vers la fin de l’opéra, après le réveil d’Hélène, les retrouvailles définitives du couple constituent une véritable apothéose. Les airs se succèdent pour se combiner enfin dans un sublime duo d’amour. Le finale est ensuite spectaculaire et cinématographique, mais il n’en est pas moins bourgeois : Ménélas fait désormais figure de paterfamilias flanqué de sa brillante épouse et de sa fille Hermione (Catarina Maria Sala).

 

 

Patrice Gay

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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