Dans la forêt musicale viennoise 1 :

Elektra à la Staatsoper de Vienne

 

Représentation du dimanche 9 février 2020

 

 

DISTRIBUTION :

 

Christine Goerke (Elektra)

Simone Schneider (Chrisothemis)

Waltraut Meier (Clytemnestre)

Michael Volle (Oreste)

Norbert Ernst (Egisthe)

 

Orchestre de l’Opéra d’État de Vienne 

Direction musicale Semyon Bychkov

 

Mise en scène Uwe Erik Laufenberg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si Strauss définissait sa Salomé de 1905 comme « un scherzo qui finit mal », que dire d’Elektra, composé quatre ans plus tard ? Une danse de mort qui finit en bacchanale, une apocalypse musicale qui nous cloue sur notre fauteuil ? La vengeance sanguinaire et familiale des Atrides, la violence des sentiments et des relations, tout est porté à incandescence dans la musique de Strauss qui parlait lui-même d’un opéra « jusqu’aux limites de l’harmonie ».

 

Elektra ne vit que dans la haine des meurtriers de son père, Agamemnon, et donc dans le dessein de le venger - en vouant sa mère, Clytemnestre, et son amant, Egisthe, à la mort. Elle espère le retour de son frère Oreste que l’on annonce comme mort, mais qui réapparait, incognito, méconnaissable, à la fin de l’opéra. C’est lui qui est alors le bras vengeur.

Œuvre de la démesure, volcan musical nécessitant des voix hors norme, Elektra est un défi pour les interprètes comme pour les spectateurs. La tension extrême imposée par cette partition nécessite une vaillance et une santé vocale inégalées dans le répertoire lyrique. Même Wagner avec sa Walkyrie ferait office d’apprenti en ce domaine. Car Strauss fait dans la démesure. Chaque pupitre de l’orchestre est sollicité jusqu’à l’extrême.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La représentation de l’Opéra de Vienne fut exceptionnelle en tous points. Il faut dire qu’il y a là une tradition d’excellence dans ce répertoire éprouvant. Pensons à la représentation du 16 décembre 1965, avec Birgit Nilsson, Regina Resnik, Léonie Rysanek, Eberhardt Waechter et Wolfgang Windgassen, dirigés par Karl Böhm ! La distribution vocale était d’un luxe et d’une homogénéité inouïs. Ce fut aussi le cas en 2020. Il faut se rendre à l’évidence : on ne savait qu’admirer le plus. L’Elektra de Christine Goerke fascinait dès son entrée : ses premières notes faisaient vibrer l’air de la salle par sa puissance, une impression rarement entendue jusqu’ici ! La vocalité, l’étendue malléable de sa tessiture, tout rendait la complexité d’un personnage, dans une caractérisation qui la rendait tour à tour effrayante, sournoise, colérique, érotique. Le travail du metteur en scène, Uwe Erik Laufenberg, fut particulièrement subtil car attentif à ce qui n’est  pas souvent souligné à ce point dans cette oeuvre : sa sensualité. Cela s’entendait grâce à la direction aussi précise que contrastée de Semyon Bychkov qui développait un drame plus sensuel que violent, faisant affleurer d’insondables abîmes orchestraux.

Bien sûr - et avant tout - l’orchestre s’y prêtait avec une délectation de chaque instant. Serré dans la fosse comme rarement en raison du nombre de musiciens requis, il distillait suavité ou violence des timbres, avec des couleurs instrumentales magiques. Tout nous plongeait dans une orgie musicale radieuse, inimitable : nul orchestre ne saurait mieux percer les sortilèges de cette partition. Faut-il rappeler que l’orchestre de l’Opéra n’est autre qu’une déclinaison de la Philharmonie de Vienne… Chaque pupitre entrait en fusion. Des cors ou des cordes, du contrebasson ou du contre-tuba, des bois ou des cuivres, on ne savait qu’admirer le plus.

Chaque instrumentiste était remarquable comme ce hautbois joué par une française, une des rares femmes de l’orchestre qui en comptait tout juste 10%. C’est bien cette déferlante de sons qui restait le plus remarquable joyau de la soirée. Mais, seul petit bémol, la puissance tellurique de cet orchestre couvrait parfois les voix, pourtant impressionnantes. Car la Chrisothemis de Simone Schneider n’était pas en reste, ni la Clytemnestre de Waltraut Meier. Opéra de femmes, Elektra donne peu de place à un Egisthe falot, mais magnifiquement chanté par le ténor Norbert Ernst (2). L’arrivée d’Oreste permet à Michael Volle de camper un personnage puissant avec son timbre profond et une stature d’autorité tant physique que vocale. Le décor unique, sombre, signé Rolf Glittenberg, avec un jeu d’ascenseur pour l’échafaud bien venu, met à nu les tensions, les pulsions, la violence. Cette soirée hors norme faisait passer des frissons de terreur et de pur bonheur musical. Sulfureux et somptueux. Inoubliable ! (3)

 

 

Marc Dumont

 

 

(1) Orfeo a édité cette soirée électrique, captée alors par la radio autrichienne.

(2) Norbert Ernst que l’on pourra entendre à Paris dans la reprise du Ring ce printemps.

(3) L’ORF a diffusé en direct la représentation du 15 février :

https://oe1.orf.at/artikel/666885/Elektra-live-aus-der-Staatsoper

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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