« Ô temps, suspends ton vol… »

Le grand Nocturne européen d’Elsa Dreisig au Théâtre des Champs-Élysées

Théâtre des Champs-Élysées, mardi 28 janvier 2020

 

Elsa Dreisig soprano
Jonathan Ware piano

 

PROGRAMME

MORGEN


Duparc « L’invitation au voyage »
Strauss Quatre derniers Lieder, « Frühling »
Rachmaninov « Margaritki » (Les marguerites), op. 38 n° 3
Etude – Tableau, op. 33 n°2 (piano seul)
« Krysolov » (Le joueur de flûte), op. 38 n° 4
Strauss Quatre derniers Lieder,« September »
Rachmaninov « Noch’yu v sadu u menya » (La nuit dans mon jardin), op. 38 n° 1
Duparc « Aux étoiles », « Chanson triste », « Extase »
Strauss Quatre derniers Lieder, « Beim Schlafengehen »
Rachmaninov « K ney » (Pour elle), op. 38 n° 2
« Son » (Le sommeil), op. 38 n° 5
Strauss Klavierstücke, op. 3 n° 1 (piano seul)
Rachmaninov « A-u ! » (Vers les cimes), op. 38 n° 6
Duparc « La vie antérieure »
Strauss Quatre derniers Lieder, « Im Abendrot »

 

 

Crédit photo : (c) Thibault Vicq

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce mardi 28 janvier, la soprano Elsa Dreisig et le pianiste Jonathan Ware inaugurent au Théâtre des Champs-Élysées le premier concert d’une tournée européenne de récitals dédiés à la découverte et à la promotion de leur CD Morgen paru récemment chez Erato. D’emblée, le succès à venir sera redevable, au moins partiellement, d’une programmation splendide (qui épouse largement le contenu du disque), programmation qui entremêle des mélodies très connues de Duparc (L’Invitation au voyage, Chanson triste, La Vie antérieure…), les Six Romances op. 38 de Rachmaninov, et les Quatre derniers Lieder de Richard Strauss. Une particularité cependant : l’ordre des morceaux dans le récital surprend de prime abord, puisque la soprano a tenu à déconstruire les cycles de lieder pour reconstruire un programme dont le fil conducteur est le voyage. Elsa Dreisig s’en explique dès son arrivée sur scène, lisant un petit texte introductif qui nous invite à savourer ce voyage à travers les saisons et les émotions, passant par la légèreté d’un printemps en fleurs (Frühling de Strauss, Les Marguerites de Rachmaninov), mais aussi le sommeil, la nuit, la peur de perdre l’être aimé… pour finalement voyager dans un monde où « Tout n’est qu’ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté ».

 

La soprano enchaîne immédiatement ces quelques mots d’introduction avec L’invitation au voyage de Duparc, puis le voyage musical se poursuit à travers l’Allemagne, avec le premier des Quatre dernier Lieder de Strauss, et la Russie avec les Six Romances de Rachmaninov. Le dernier lied Im Abendrot du cycle de Strauss, annonciateur du sommeil et de la mort, clôturera en apparence le concert… Mais ce n’était qu’un point d’orgue, et l’espoir renaît de nouveau lors du premier bis, avec le lumineux Morgen de Strauss (lequel clôt le CD), qui annonce l’espoir d’un renouveau et renforce donc l’idée sous-jacente du concert, à savoir la déconstruction d’ensembles de mélodies ou de cycles de lieder nationaux, dans le but de reconstruire un véritable cycle de lieder européen - et, pour tout dire, universel.

 

Car le lien subtil qui unit les morceaux choisis découle certes des échos entre les textes de ces mélodies et lieder, qu’on redécouvre sous un angle nouveau, mais aussi de la création musicale et scénique d’une esthétique commune. Le concert offre ici une expérience légèrement différente du disque ; la salle, plongée dans l’obscurité, ne permet pas une lecture de la poésie, contenue dans le programme du spectacle, et même si la prononciation d’Elsa Dreisig est satisfaisante, on a sans doute plus tendance à fermer les yeux et à concentrer son attention sur la façon dont les différents lieder et mélodies se répondent. Duparc, Rachmaninov, Strauss sont proposés ici comme de véritables Frères en art, un peu comme le furent en leur temps les Serapionsbrüder de E.T.A. Hoffmann.

 

Le lien musical est renforcé par un piano au tempo extrêmement lent, particulièrement dans les lieder de Strauss, ce qui a pour effet de souligner de façon quasi analytique et désincarnée l’essence même des accords mélodiques, le romantisme échevelé des Quatre derniers Lieder devenant ici épuré et dépouillé à l’extrême, presque transposé à la façon d’un lied de Schubert. Dans ce contexte, les quelques passages orchestraux, Huit Études-Tableaux op. 33 de Rachmaninov, ou l’un des 5 Klavierstücke de Strauss contribuent parfaitement à forger et renforcer l’esthétique ambiante.

 

Elsa Dreisig prête aux mélodies un chant simple et naturel, un timbre chaud et une voix claire et qui reste homogène même quand la ligne de chant se fait plus grave. L’interprétation est toujours habitée, que ce soit dans les berceuses et rêveries les plus élégiaques, ou dans des passages plus toniques (Pour Elle ou Vers les Cimes de Rachmaninov). Une légère mise en espace renforce la présence constante d’Elsa Dreisig ; au retour de l’entracte, elle entre lentement en scène pendant l’introduction du Beim Schlafengehen de Strauss ; elle se penche sur le piano, qu’elle écoute avec attention pendant un des Klavierstücke de Strauss. Notons enfin le rôle de la mise en lumière : la chanteuse et le piano sont englobés dans l’immense demi-cercle d’un projecteur, à la façon d’un clair de lune, procédé qui contribue efficacement à la tonalité générale du concert.

 

La salle est largement tombée sous le charme de la poésie proposée par Elsa Dreisig et Jonathan Ware ; l’émergence de toussotements intempestifs, osant se répondre en écho, d’un spectateur enrhumé à l’autre, entre deux Duparc, entraîne une demande ferme (et tout à fait bienvenue) de silence ; au fil du concert l’émotion devient de plus en plus sincère et palpable, et les quelques accords de fin de Im Abendrot résonnent très longuement dans un silence parfait, de longues secondes s’écoulant avant que les applaudissements n’éclatent chaleureusement.

 

 

François Desbouvries

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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© Christian Dresse

© Marc Ginot

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