FRANCO FAGIOLI, Veni, vidi, Vinci

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Leonardo Vinci (1690-1730) compte parmi les figures emblématiques de l’école napolitaine de la première partie du XVIIIe siècle. Originaire de la Calabre, il fut formé dans la cité parthénopéenne, et, à l’instar des grands compositeurs ou chanteurs de cette ville, fut un musicien itinérant. Tour à tour joué à Naples, mais aussi à Parme, Venise ou encore Rome, il ne composa pas moins de 18 dramme per musica sur des livrets de Métastase (Didone abbandonata en 1726 ou encore Artaserse en 1730), ou de librettistes moins connus comme Frugoni ou Stampiglia. Vinci reste aussi au cours du siècle un modèle incontesté : Grimm fera l’éloge du grand air de Timante à la fin du premier acte de Artaserse, « Vo solcando un mar crudele » et trente ans après sa mort, Grétry, dans ses Mémoires, louera encore le style du compositeur en se fondant également sur ce même air. Ce musicien, célébré en son temps, eut néanmoins une fin tragique puisqu’il mourut empoisonné.

 

Vinci fut le représentant d’un nouveau style qui naquit dans le premier tiers du siècle et que l’on a qualifié de style « pré-galant », dans lequel la préséance revient d’abord à la ligne mélodique souvent ornementée, avec une préférence pour des rythmes harmoniques assez lents ou des accompagnements de l’orchestre, qui ont d’abord pour rôle de soutenir la voix. Le compositeur réussit à varier les effets musicaux, à créer des caractères différents et surtout, comme le soulignait déjà Grétry, à trouver une véritable osmose entre les paroles et la musique. L’album de Franco Fagioli se situe dans le sillage d’autres disques dont la mode fut lancée dès 1999 par Cecilia Bartoli et son recueil d’airs de Vivaldi. Depuis, nombre de chanteurs « baroques » se sont engouffrés dans cette brèche avec plus ou moins de bonheur et le chanteur argentin n’est pas en reste. Il avait déjà démontré ses nombreux talents dans deux opus consacrés au castrat Caffarelli (sous la houlette de Alessandro de Marchi) et au compositeur Nicolo Porpora en 2013 en collaboration avec Ricardo Minasi et l’ensemble Il Pomo d’Oro ; il avait également franchi le seuil du siècle suivant avec un album d’airs de Rossini.

 

Le titre, parodique, reprend, on le sait, le fameux apophtegme de César. Est-ce à dire que Fagioli a bravé et vaincu avec fulgurance toutes les difficultés techniques de ce répertoire ? S’agit-il d’un clin d’œil à lui-même, qui interpréta le rôle de Cesare dans le Catone in Utica toujours de Vinci et qui connut un triomphe éclatant dans l’Artaserse à l’opéra de Nancy en 2012 ? Ce qui est certain, c’est que ce nouvel album montre une fois encore les grandes qualités du chanteur qui réussit à se composer un programme sur-mesure. L’album ne déroge pas vraiment à la règle d’une alternance entre airs rapides et airs plus lents ou plus lyriques. Il nous montre d’abord que Vinci s’inscrit dans une certaine tradition de l’opéra italien qu’il maîtrise à la perfection. Tour à tour bucolique, comme c’est le cas dans l’air « Quell’usignolo ch’é innamorato » de l’opéra Gismondo re di Polonia, plus vaillant et martial (« Vil trofeo d’un alma imbelle » de l’opéra Alessandro nell’ Indie où la voix rivalise avec la trompette), Vinci sait aussi écrire une musique empreinte d’une grande délicatesse et d’un grand lyrisme, en témoigne l’air qui clôt l’album, « Sento due fiamme in petto » (Medo), où le hautbois solo mêle sa ligne chantournée à celle de la voix. On notera encore des airs empreints d’une grande force pathétique : « Barbara mi schernisci » dans lequel Fagioli revêt avec beaucoup de dignité et de désespoir le costume de l’amant trahi et dépité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans chacun de ces airs taillés pour de grands chanteurs (Farinelli, Faustina Bordoni, Carlo Scalzi, entre autres), Fagioli montre un incomparable talent qui a fait tout son succès : la voix est pleine, ronde, et les registres parfaitement homogènes. Il faut également souligner l’agilité de la voix. Il n’y a pas de recherche ostentatoire de virtuosité, et le chanteur argentin sait orner, diminuer à bon escient, sans surcharger la musique de trop de « variations arbitraires » pour reprendre l’expression de Quantz. Enfin, un coup de chapeau à l’orchestre sous la houlette de la violoniste Zefira Valova. L’ensemble instrumental Il Pomo d’Oro sait donner à chaque air son caractère, son ambiance et cela malgré la forme fixe du da capo. On saluera encore l’équilibre qui a été trouvé entre voix et instruments. On pourra simplement regretter que la prise de son soit un peu sèche et ne laisse que peu de place à une plus grande résonance. On aurait peut-être aimé un peu plus de couleur dans la voix, mais Fagioli montre encore qu’il sait rendre hommage aux grands chanteurs italiens de la première partie du XVIIIe siècle et qu’il a su, avec bonheur, s’emparer d’un répertoire exigeant. 

                                                                                              

 

Nathanaël Eskenazy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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© Christian Dresse

© Marc Ginot

gallery/Fagioli

Veni, vidi, Vinci

Airs tirés d’opéras de Leonardo Vinci

Franco Fagioli, Il Pomo D'Oro, dir. Zefira Valova. Deutsche Grammophon,

8 mai 2020

 

Ce CD ne propose aucune présentation des oeuvres ni aucune traduction des airs en français.

Franco Fagioli, Il Medo - "Sento due fiamme in petto"