Un Fortunio qu'on ose aimer, infiniment ...

Représentation du 12 décembre 2019

 

Mise en scène Denis Podalydès

 

Jacqueline, Anne-Catherine Gillet

Maître André, Franck Leguérinel

Clavaroche, Jean-Sébastien Bou

Landry, Philippe-Nicolas Martin

Lieutenant d’Azincourt, Pierre Derhet

Lieutenant de Verbois, Thomas Dear

Madelon, Aliénor Feix

Maître Subtil, Luc Bertin-Hugault

Guillaume, Geoffroy Buffière

 

Orchestre des Champs-Élysées

Chœur les Éléments

Direction musicale Louis Langrée

 

Photographies © Stefan Brion

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’Opéra Comique a mis les petits plats dans les grands pour cette reprise de Fortunio, et le moins que l’on puisse dire, c’est que tout, absolument, a été pensé jusque dans les moindres détails pour assurer sa réussite.

 

À commencer par la présence de Louis Langrée, qui connaît son Fortunio sur le bout de la baguette : le chef était déjà présent pour la création de cette production en 2009, et Fortunio est par ailleurs le premier opéra qu’il ait jamais dirigé, il y a une trentaine d’années, à Lyon. Semblant respirer avec cette musique, il en exhale la mélancolie, l’humour, la finesse avec une élégance de tous les instants, secondé par un choeur (Les Éléments) impeccable et un Orchestre des Champs-Élysées épatant, aux couleurs tantôt diaphanes, tantôt plus dramatiques, aussi à l’aise dans le lyrisme du début du troisième acte (quelles cordes chatoyantes !) que dans les premières mesures sombres et nerveuses du IV.

 

La mise en scène de Denis Podalydès est d’une constante élégance, mais aussi d’une grande lisibilité : l’évolution de Jacqueline, jeune fille d’abord étouffée par une relation d’ordre paternaliste avec son époux, succombant ensuite à l’amour physique (dont elle se lasse vite) avant de découvrir enfin l’amour véritable, est rendue avec tact et vraisemblance. Parfaitement respectueuse de la musique, la mise en scène ne cherche jamais à tirer la couverture à soi mais offre au contraire le cadre toujours le plus à même de laisser l’émotion musicale se déployer librement. À cet égard, le traitement de la fameuse « chanson » de Fortunio est très révélateur : alors que le jeune clerc chante sa si touchante déclaration, le temps semble s’arrêter. L’attention des autres personnages – et par ricochet celle du public – est entièrement focalisée sur lui ; l’émotion qui gagne les personnages (y compris Clavaroche et maître André, mais surtout Jacqueline bien sûr, et Madelon, dont on comprend alors qu’elle est aussi tombée amoureuse du jeune homme) se lit sur leurs seuls visages, et rien ne distrait le public de l’émotion pure que dégage alors la musique de Messager. Si Éric Ruf transpose l’action à l’époque de la création de l’œuvre (splendides costumes de Christian Lacroix !), celle-ci n’en conserve pas moins sa teneur hautement romantique, subtil mélange de tendresse, de mélancolie, de lyrisme et d’humour.

 

Côté distribution, on n’est sans doute pas très loin de l’idéal… Les petits rôles (desquels se détachent Pierre Derhet, Geoffroy Buffière et Luc Bertin-Hugault pour leur grande intelligibilité, ainsi qu’Aliénor Feix pour sa capacité à donner chair à un personnage qui pourrait n’être qu’une silhouette) sont excellemment distribués. Franck Leguérinel est un Maître André drôle à souhait, excellent comédien n’oubliant pas pour autant, fort heureusement, la dimension musicale du personnage. Philippe-Nicolas Martin donne une belle épaisseur scénique et vocale à Landry, dont il fait le double prosaïque du poétique Fortunio. Comme à son habitude, il est parfaitement compréhensible et soigne constamment sa ligne de chant – ce qui n’est pas un luxe : le rôle de Landry n’a-t-il pas été créé par Jean Périer, le premier Pelléas ? Jean-Sébastien Bou, très à l’aise scéniquement, ne fait qu’une bouchée du rôle de Clavaroche, dont il souligne parfaitement le côté à la fois arrogant, machiste, et…ridicule. Entre le soprano léger de Liliane Berton (Pathé, Pierre Dervaux, 1961) et le mezzo délicat de Colette Alliot-Lugaz (Erato, John Eliot Gardiner, 1984), Anne-Catherine Gillet propose une voie médiane. Le timbre est toujours d’une fraîcheur et d’une juvénilité étonnantes. Mais on sait, depuis une certaine Marguerite liégeoise, qu’il peut aussi se faire lyrique et revêtir de belles couleurs dramatiques : la chanteuse use ainsi avec intelligence de toutes les ressources offertes par un instrument très ductile, et offre donc un portrait particulièrement complet du personnage, d’autant que ses dons d’actrice sont également remarquables : son éveil à l’amour sincère est admirablement rendu, notamment grâce à la très grande expressivité de son visage. Cyrille Dubois, enfin, semble être fait pour interpréter le rôle-titre. Loin de réduire le rôle à un simple adolescent certes fougueux mais très naïf, il donne au personnage des accents werthériens, qu’au demeurant l’œuvre (livret et musique) contient : le quasi évanouissement de Fortunio  lorsqu’il comprend que Jacqueline l’aime, n’évoque-t-il pas l’éblouissement qui saisit Werther devant Charlotte pendant le « Clair de lune » ?  Les refus de moins en moins convaincus de Jacqueline devant l’empressement du jeune clerc (« Non ! non ! Ne me parlez pas ainsi ! » ) ne rappellent-ils pas ceux de Charlotte après le Lied d’Ossian ? (« Ah ! taisez-vous… Je vous implore ! ») L’exclamation de Fortunio à la fin du troisième acte (« Juste Ciel, il est son amant ! ») ne sonne-t-il pas comme un écho au cri de Werther : « Un autre, son époux ! » ? Quoi qu’il en soit, Cyrille Dubois passe avec une aisance et un naturel confondants de la fraîcheur naïve du personnage à la mélancolie (un « J’aimais la vieille  maison grise » très poétique), du lyrisme tendre (« Tout en moi l’accueille et l’appelle ! ») au cri d’amour éperdu (« Elle m’aime ! Je puis vivre ou mourir, que m’importe ! ») ou de désespoir (« Il est son amant ! »).

 

Succès complet au rideau final, partagé par absolument toute l’équipe (fait suffisamment rare pour être souligné !), et on peut même parler de triomphe pour Louis Langrée et l’orchestre, Anne-Catherine Gillet et Cyrille Dubois ! Fort heureusement, il restera une trace de ces magnifiques représentations, le spectacle faisant l’objet d’une captation pour France 3.

 

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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© Christian Dresse

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