Zemlinsky, Der Traumgörge (Görge le rêveur)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Opéra en 2 actes avec épilogue d'Alexander von Zemlinsky

Opéra de Nancy - 30 septembre 2020


DISTRIBUTION

Görge   Daniel Brenna

Gertraud/Princesse   Helena Juntunen
Grete   Susanna Hurrell

Le Meunier   Andrew Greenan
Le Pasteur / Matthes   Igor Gnidii

Hans   Allen Boxer
Züngl   Alexander Sprague

Kaspar   Wieland Satter
Marei   Aurélie Jarjaye

L’Aubergiste   Kaëlig Boché
La Femme de l’Aubergiste   Amandine Ammirati

 

Orchestre de l’Opéra national de Lorraine, chœurs de l’Opéra national de Lorraine et de l’Opéra de Dijon, dir. Marta Gardolińska

Mise en scène   Laurent Delvert

 

 

 

La vie rêvée d’Alexandre Zemlinsky

 

 

En cette rentrée 2020, l’évènement lyrique est double.

C’est avant tout le bonheur de retrouver un certain nombre de spectacles dont tant d’artistes sont encore privés. Mais c’est aussi la création française, à Nancy, de cet ouvrage maudit de Zemlinsky.

 

 

 

 

 

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Car cette création donne enfin sa chance à un opéra questionnant à la fois la part du rêve et des contes (Le Chat Murr, Blanche-Neige), le rapport à la femme (« la mère, la soeur, l’épouse » comme le chante Görge), les questions ontologiques (le principe de réalité, les choix d’une vie, la mort), l’inconscient…

 

        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        

Déjà, de son vivant, Zemlinsky n’eut pas de chance. Si, en 1900, son deuxième opéra, Es war einmal (Il était une fois…) avait connu un certain succès sous la direction de Gustav Mahler, sa Petite sirène, vaste légende pour orchestre créée en 1905, eut un tout autre sort, puisque le compositeur retira son oeuvre de l’affiche dès le lendemain, suite à d’exécrables critiques. Der Traumgörge, son troisième opéra, a connu le même sort : quel étrange oeuvre, quelle étrange destinée ! Commandé par Mahler alors à la tête de l’Opéra d’État de Vienne, elle fut retirée de l’affiche en plein coeur des répétitions car Mahler dut démissionner, suite à une terrible campagne antisémite. Cela affecta Zemlinsky a plus d’un titre, comme compositeur frustré et comme juif récemment converti au protestantisme. L’opéra ne fut jamais créé du vivant de Zemlinsky. Composé en 1906 sur un livret que Leo Feld dut remanier plusieurs fois, il ne fut créé qu’en… 1980.

 

Deux actes d’une heure chacun, suivi d’un postlude d’une petite demi-heure, pour trois moments dramatiques très différents : Der Traumgörge est un ouvrage parfois bancal mais capiteux, déroutant et exigeant beaucoup du personnage principal, un heldenténor rêveur à la partition lyrique et contrastée, à la tessiture mise à l’épreuve dans un registre aigu souvent sollicité.

Le premier acte est celui du rêve. « Il faut que les contes deviennent la vie » chante Görge l’orphelin, qui vit dans ses livres, au milieu des histoires d’elfes et de chats. Il va se fiancer à Grete, mais elle se plaint qu’il n’est jamais joyeux, qu’il ne lui a encore rien offert. Elle se languit d’un gars qui sache danser. Justement, voici Hans, qui retourne au pays et se vante de savoir les chansons à boire, d’être le plus fort. Görge est étranger à Grete. Étrange et distant, « comme si il voyait Dieu en chair et en os ». Mais c’est d’une Princesse dont il rêve et qui l’exhorte à rejoindre le monde réel. Alors, Görge part…

Le second acte se déroule trois ans après, sur fond de refus de guerre contre Napoléon, de révolte paysanne contre la tyrannie des propriétaires terriens et d’influence des idéaux de la Révolution Française : « chassez les seigneurs de leur château ! Le peuple se réveille de son repos indolent. Liberté ! » chantent les révoltés. C’est le moment conflictuel du passage à l’acte, l’accomplissement du rêve de Görge, celui du face à face avec le monde et de la rencontre de l’amour - ce qui passe par le désenchantement. Görge est devenu ivrogne, désabusé, trouvant que ce monde n’a aucun sens. Jusqu’à ce qu’il s’ouvre à l’amour que lui porte Grete. Les paysans exigent qu’il prenne la tête de la révolte et qu’il renie Grete, qu’ils accusent de sorcellerie. En ce jour de Pentecôte, voilà qu’ils veulent brûler la maison et la sorcière elle-même. Görge la sauve.

Le postlude nous ramène dans le village du premier acte, une année après. Grete est désormais - mal - mariée avec Hans. Grâce au moulin que possédait le rêveur en héritage, Görg et Gertraud ont contribué à la prospérité du village, y compris en faisant construire une école. Görge a su défier la fureur et la moquerie des hommes et reconnait enfin en Gertraud sa Princesse rêvée. Heureux, le couple peut s’aimer, rêver et jouer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ainsi il y a trois femmes en une : la fiancée lassée, la princesse rêvée et la « sorcière » amoureuse. Car les trois sont un rappel d’un amour blessé de Zemlinsky : l’ombre d’Alma Schindler plane doublement sur l’opéra. Elle rêvait de « composer un opéra vraiment bon, ce qu’aucune femme n’a encore jamais fait. » Or Zemlinsky fut son professeur - et son amant transis et moqué. Car Alma après avoir aimé Gustav Klimt, été courtisée par Max Burckhard le Directeur du Burgtheater, le ténor Erik Schmedes, l’artiste Koloman Moser, le co-fondateur de la Sécession Joseph Maria Olbrich, et le peintre Fernand Khnopff, Alma tortura Zemlinsky jusqu’à son mariage avec Gustav Mahler en 1902. Son ombre habite le personnage de Grete la fiancée à Görge. Grete fait ensuite un mariage malheureux - tout comme Alma. Mais Alma est aussi cette Princesse inaccessible - et pourquoi pas cette sorcière ?

 

Qu’importe l’anecdote. Cette musique doit beaucoup au wagnerisme par son orchestration, ses leitmotives, son écriture vocale faisant de Görge un lointain parent de de Parsifal le simple fol et de Siegfried réunis. Les influences se mêlent, dès les premières notes semblant échappées d’une partition mahlérienne, jusqu’au postlude qui se termine en Contrechant de la plainte. Les ombres de Richard Strauss mais aussi du Schönberg post-romantique se pressent, avec une orchestration évoquant parfois les Gurrelieder. L’interlude orchestral qui relie les deux dernières parties de l’oeuvre semble un clin d’oeil malicieux à La nuit transfigurée. Mais la personnalité expressionniste de Zemlinsky est forte. Un de ses élèves, Wolfgang Korngold, ne s’y est pas trompé qui, avec sa Ville morte, lui doit beaucoup d’emprunts, tant par l’écriture vocale et instrumentale que par le travail sur le thème du rêve.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La cheffe d’orchestre Marta Gardolińska assume et nous fait entendre tout ce kaléidoscope d’influences, elle qui eut la chance de consulter le manuscrit original annoté par Mahler pendant les répétitions de 1907. Elle dirige donc un orchestre de chambre engagé, tempétueux, particulièrement lyrique, aux sonorités tour à tour dramatiques et poétiques (la clarinette !), avec un plateau vocal homogène duquel se distingue le sombre Kaspar de Wieland Satter, l’ingénue Grete de la soprano Susanna Hurrell, le tempêtueux Hans du baryton Allen Boxer, sans oublier le baryton Igor Gnidii, ni l’abattage de la soprano Aurélie Jarjaye. Quant à Helena Juntunen, sa présence vocale et scénique emporte l’adhésion aussi bien dans la scène du rêve de la Princesse que dans le rôle beaucoup plus dramatique de Gertraud, puisqu’elle incarne magnifiquement les deux personnages.

 

La mise en scène de Laurent Delvert est percutante, ne cherchant jamais à s’approprier l’oeuvre mais distillant, grâce aux décors et aux lumières, une série d’images fortes. Un reproche important toutefois : pourquoi avoir installé un ruisseau au milieu de la scène, avec une eau qui coule bruyamment et parasite la musique durant le premier acte et le prélude ? La subtilité de la partition a du mal à passer la rampe en raison de cette basse continue envahissante - et même ridicule lorsqu’au postlude il est chanté « « pas un bruit », au moment où les robinets glougloutent de façon plus qu’incongrue.

Pour le reste, cette création française est comme le Prince charmant qui réveille une belle endormie. Si Mahler disait « mon temps viendra », Schönberg, confiant, avouait « Zemlinsky peut attendre ». Avec cette production, son temps est venu, comme le temps du rêve. Et aujourd’hui plus que jamais, comme le disait Nerval, « le rêve est une seconde vie »…

 

Précipitez-vous à Nancy (les 2, 4 et 6 octobre) ou à Dijon (les 16,18 et 20 octobre), et/ou allez écouter l'enregistrement de l'oeuvre sous la baguette de James Conlon  !

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En savoir plus sur Marta Gardolińska :

https://www.youtube.com/watch?v=iTqqpWuuLns

 

Der Traumgörge sur le site de l’Opéra National de Lorraine :

https://www.opera-national-lorraine.fr/activity/5-gorge-le-reveur

 

Der Traumgörge sur solistes, choeur et orchestre du Gürzenich de Cologne, dirigés en 1999 par James Conlon (EMI)

 

 

 

 

Marc Dumont

Le voyage de Marc Dumont a été pris encharge par l'Opéra National de Lorraine

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

Hans face à Grete au 1er acte                    © Jean-Louis-Fernandez

Les deux se rejoignent car les mesures sanitaires ont obligé la direction du théâtre a plusieurs modifications importantes. L’effectif orchestral original est particulièrement fourni, or pour les besoins de distanciation dans la fosse, il a fallu adapter la partition à une formation de chambre. Jan-Benjamin Homolka s’en est chargé avec maestria, sachant conserver le caractère poétique et capiteux d’une foisonnante et passionnante partition que la cheffe d’orchestre polonaise Marta Gardolińska enflamme avec une précision et un lyrisme teintés tour à tour de sensualité et de violence. Sa gestique précise insuffle aux musiciens une cohésion particulièrement remarquable dans un ouvrage aussi riche. La grande réussite du spectacle doit beaucoup à cette femme modeste au point de se mettre en retrait dans les saluts.

Il a également fallu remplacer le rôle principal au dernier moment. Le ténor Daniel Brenna eut donc deux semaines pour apprendre un rôle particulièrement exigeant et complexe. D’emblée, saluons sa prestation, tant vocale que scénique. Spécialiste de rôles wagnériens et d’opéras du XXe siècle, il fait plus que nous convaincre. Après un début un peu tendu, sa voix manquant parfois d’égalité de registres prit ensuite l’ampleur du personnage et son incarnation nous introduisit aux multiples facettes d’une oeuvre qui occupe une vraie place dans l’histoire de l’opéra.

Daniel Brenna lors du rêve de Görg au 1er acte

Portrait de Zemlinsky par Schönberg

Görge protège Gertraude de la haine des villageois au 2e acte

© Jean-Louis-Fernandez

Görge et Gertraud au 2è acte                © Jean-Louis-Fernandez

Chef d’orchestre et pédagogue en vue à Vienne, soutenu par Brahms dès ses débuts, professeur de Schönberg, avant d’être son ami puis beau-frère, Zemlinsky est une figure maudite de la vie musicale viennoise. Quand Richard Strauss se pavanait aux premières loges du nazisme, lui fut contraint à l’exil et sa musique dégénérée tomba en grande partie dans les oubliettes de l’Histoire. Que connait-on de lui, vraiment ?