Champagne pour Hortense Schneider à l’Auditorium de Bordeaux

Auditorium de l'Opéra de Bordeaux, samedi 19 octobre 2019


 

 

    L’Opéra national de Bordeaux rendait hommage ce samedi 19 octobre 2019 à celle qui incarna les grands rôles du répertoire offenbachien : Hortense Schneider. Belle, excellente comédienne (son jeu comique et expressif lui vaut un triomphe dans Barbe-Bleue au Théâtre des Variétés en 1866), capricieuse à souhait, dotée d’une voix richement timbrée, elle représente l’archétype de la diva. Nicolas Lafitte, sous les traits de l’époux de la belle Hortense, assure la mise en espace et la narration. La dramaturgie s’organise autour d’une table richement garnie pour un dîner – au champagne comme il se doit : entre deux airs, on trinque et fume allègrement dans une ambiance de fête.

 

Du méconnu La Diva (1869) à La Belle Hélène (1864) en passant par La Périchole (1868) ou encore La Grande-Duchesse de Gérolstein (1867), ce gala retrace ainsi la carrière de la « Malibran de la cocasserie musicale », comme l’avait surnommée Le Figaro.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les deux Hortense. La capricieuse cantatrice est incarnée tantôt par Adriana Bignagni Lesca, qui s’est déjà produite dans ce répertoire (Louise dans La Vie parisienne en 2017 et Brambilla dans La Périchole en 2018), tantôt par Marie-André Bouchard-Lesieur, désormais membre de l’Académie de l’Opéra national de Paris. Le choix de dédoubler le rôle se justifie pleinement, tant les voix des deux mezzos sont différentes.

On peine à adhérer immédiatement à la voix presque wagnérienne, grave et sombre, d’Adriana Bignagni Lesca, lorsque cette dernière chante le goût de la Grande Duchesse de Gérolstein pour l’uniforme (« Ah ! que j’aime les militaires ») : il manque la légèreté et le pétillant attendus dans un tel rôle.  Mais l’on se réconcilie ensuite avec cette voix veloutée, tant le dialogue entre les deux chanteuses est réussi dans la barcarolle (« Belle nuit, ô nuit d’amour ») des Contes d’Hoffmann.

 

 

Une gouaille parisienne d’Afrique noire. Le registre de poitrine de la chanteuse d’origine gabonaise convient bien à des rôles de paysanne comme celui de la truculente Boulotte de Barbe-Bleue ou encore à une Périchole fort drôle. Surjouant des graves dans la lettre de l’acte I (« Ô mon cher Amant, je te jure »), Adriana Bignagni Lesca lance à Fabrice Lopez (Piquillo) un savoureux et africain « brigand » dans l’ironique duo d’amour de l’acte III (« Dans ces couloirs obscurs »). Complice d’un public conquis, elle campe une Périchole plus que « grise » dans la fameuse ariette « Ah ! quel dîner je viens de faire ! ». Tous ces effets ne doivent pas faire oublier une voix que l’on devine pleine de ressources, à la belle projection, et que l’on attend dans des rôles plus dramatiques.

 

Derrière Offenbach, Mozart. L’idée de placer l’air de Zerlina (« Batti, batti, o bel Masetto ») de Don Giovanni au cœur de la soirée rappelle tout ce qu’Offenbach doit à Mozart et constitue l’un des plus beaux moments de la soirée. Soutenue par les cordes, notamment le violoncelle obligé de Garance Buretey, Marie-Andrée Bouchard est une Zerlina pleine de grâce, de simplicité et de tendresse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En conduisant le public de la délicatesse mozartienne au merveilleux duo d’amour de l’acte II de La Belle Hélène (« Oui, c’est un rêve, un doux rêve d’amour ! »), Marc Minkowski et les interprètes de cette soirée rappellent au sceptique que l’œuvre d’Offenbach n’est pas réductible à de la musique « légère », comme l’on dit parfois avec condescendance. La voix de Marie-Andrée Bouchard-Lesieur domine la soirée. La jeune mezzo campe une – très – belle Hélène, notamment dans ce si beau duo avec « le seigneur Pâris ». Sa voix ample et légère à la fois n’a rien à envier à d’illustres interprètes. Le timbre clair de ténor fait de Fabrice Lopez un bon partenaire, mais la voix est quelque peu tendue et son Pâris manque de sensualité amoureuse.

 

Il faut attendre le dernier air pour profiter de la voix chaude du baryton Clément Godart, qui forme, avec Marie-André Bouchard-Lesieur, un détonnant et virtuose duo de concerto (acte I d’Orphée aux Enfers) avec la complicité du violon solo.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un final « épileptique ». Le concert s’achève avec un ébouriffant Galop infernal (acte II d’Orphée aux Enfers) où Marc Minkowski, les solistes et le chœur, qui se répand dans la salle, entraînent le public dans une danse digne du bal Musard. Gustave Desrat écrit, dans son Dictionnaire de la danse (1895), à propos de cette musique qui deviendra le French Cancan, que c’est « une sorte de danse épileptique ou de delirium tremens, qui est à la danse proprement dite ce que l’argot est à la langue française ». Quoique sous sa plume il ne s’agisse certes pas d’un compliment, on ne peut que louer pareil jugement. Ne rend-il pas ainsi hommage au génie offenbachien qui sut si bien allier poésie, gaieté et sens de la fête, comme le spectacle de ce soir nous l’a formidablement bien montré ?

 

Avant de nous quitter, Marc Minkowski rend un hommage mérité à la jeunesse et aux talents réunis ce soir. Le chœur Voyageur, préparé par Alexis Duffaure, est issu du département de musicologie de l’Université de Bordeaux III et fait montre d’une grande précision, comme dans l’acte I de La Grande-Duchesse de Gérolstein (« Ah ! C’est un fameux régiment »). Les membres de l’orchestre du PESMD et du Conservatoire de Bordeaux Jacques Thibaud forment un ensemble que le chef dirige avec souplesse et fermeté dès la dansante ouverture de la bien nommée Diva.

 

                                                                                                                                                                        Patrice Gay

 

 

 

Concert en hommage à la diva bordelaise d'Offenbach
Marc Minkowski, direction

 

PROGRAMME

 

Ouverture La Diva
 
La Grande Duchesse

Chœur Portez Armes Acte 1 n°3 « Portez armes »

Acte I « Vous aimez le danger » Adriana Bignagni-Lesca

Acte I « Ah que j'aime les militaires » Adriana Bignagni-Lesca

Dialogue « Je veux boire ce que boivent les soldats, je bois… Vive la grande duchesse… C'est le moment de la chanson »

« Ah ! C'est un fameux régiment » avec le chœur ; Marie-Andrée Bouchard-Lesieur et Fabrice Lopez

 

Les Contes d'Hoffmann
Barcarolle, 1ère voix : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur, 2ème Adriana Bignagni Lesca

 

Barbe-Bleue 

Acte I Boulotte : « Y'a des bergers… » Adriana Bignagni-Lesca

Acte II Barbe Bleue : « Voilà donc le tombeau des cinq femmes » Adriana Bignagni-Lesca

Acte II Duo Barbe-Bleue/Boulotte : « Vous avez vu ce monument – Je ne veux pas mourir »
Adriana Bignagni-Lesca et Fabrice Lopez

 

Mozart : Don Giovanni
Soliste Marie-Andrée Bouchard Lesieur

Acte I Zerlina : « Batti, batti, o bel Masetto"

 

La Belle Hélène
Solistes Marie-Andrée Bouchard Lesieur et Fabrice Lopez

Acte II Duo Paris/Hélène « Je viens du ciel – ce n'est qu'un rêve d'amour »

 

La Belle Hélène
Soliste Marie-Andrée Bouchard Lesieur

Ouverture La Belle Hélène

Acte I Chœur « Vers tes autels »

Acte I Hélène + Chœur : « Amours divins ! Ardentes flammes »

Acte II Hélène « On me nomme Hélène la blonde »

 

La Perichole
Solistes Adriana Bignagni Lesca et Fabrice Lopez pour « Dans ces couloirs… »

Acte I La Perichole : « Ô mon cher Amant, je te jure »

Acte I La Perichole : « Ah quel diner » 

Acte III La Perichole « Dans ces couloirs obscurs »

 

Orphée aux enfers
Solistes Marie-Andrée Bouchard Lesieur et Clément Godart

Acte I Orphée et Eurydice « Ah c'est ainsi !... » Duo du Concerto

Galop infernal

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Marc Minkowski, Adriana Bignagni-Lesca, Marie-Andrée Bouchard-Lesieur

(c) Vincent Bengold

(c) Vincent Bengold

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