Gounod, La Reine de Saba (1862)

 

 

Le compositeur                

Charles Gounod (1818-1893)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les librettistes

Jules Barbier (1825-1901) ; Michel Carré (1822-1872)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La création

L’œuvre fut créée le 28 février 1862 à l’opéra de Paris, salle Le Peletier. Pauline Lauters (soprano  falcon) chantait Balkis, Louis Gueymard (ténor) celui d'Adoniram, Jules-Bernard Belval (basse) celui de Soliman. Malgré les nombreuses coupures opérées afin d'assurer son succès (les cinq actes initiaux furent réduits à quatre), l’œuvre fut un échec et retirée de l’affiche au bout de 15 représentations. Les critiques ne furent tendres ni avec les librettistes, ni avec le compositeur. Ainsi le critique P . Scudo écrit-il dans La Musique en l’année 1862, ou Revue annuelle des théâtres lyriques et des concerts, des publications littéraires relatives à la musique et des événements remarquables appartenant à l’histoire de l’art musical :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand à Berlioz, son jugement est sans appel : « Il n’y a rien dans la partition [de Gounod], absolument rien. Comment soutenir ce qui n’a ni os, ni muscles ? » (Lettre à Auguste Morel du 2 mars 1862).

 

L’intrigue

Elle suit de très près (sauf dans le dénouement) l' "Histoire de la Reine du matin et de Soliman, Prince des génies" de Nerval (Voyage en Orient, III)

 

Acte I

Jérusalem. Soliman reçoit la visite de Balkis, la Reine de Saba, qu’il doit épouser. Il a fait construire un temple merveilleux par l’architecte Adoniram, à qui tous les ouvriers mais aussi des djinns obéissent sans condition et avec soumission...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Trois ouvriers cependant (Amrou, Méthousaël et Phanor) manifestent leur mécontentement, estimant qu’ils n’ont pas été rémunérés à la hauteur du travail qu’ils ont fourni. La Reine de Saba donne son anneau sacré à Soliman ; elle semble pourtant plus attirée par Adorinam, à qui elle remet son collier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Acte II 

Adoniram est sur le point de créer son chef-d’œuvre : une mer d’Airain. Mais les trois traitres Amrou, Méthousaël et Phanor ont saboté le moule et le fourneau qui explosent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Acte III 

Blessé dans son amour-propre et doutant de la sincérité de l'amour de Balkis, Adoniram rend son collier à la reine, qui demeure cependant fascinée par l’artiste. Adoniram révèle à Balkis qu’il est le descendant, comme elle, du roi-chasseur Nemrod, et est protégé par des pouvoirs fantastiques. Amrou, Méthousaël et Phanor ayant surpris la conversation du couple, décident d’avertir Soliman de leur liaison.

 

Acte IV 

Adoniram s’apprête à s’enfuir avec Balkis. Il décline l’offre faite par Soliman de partager le pouvoir avec lui. Balkis fait boire un narcotique à Soliman et reprend l’anneau qu’elle lui avait offert au premier acte.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Acte V

Adoniram a donné rendez-vous à Balkis au pied d’une montagne, mais Amrou, Méthousaël et Phanor l’y retrouvent et le poignardent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Adoniram expire dans les bras de la reine, qui lui offre, alors l’anneau sacré. Les djinns apparaissent et portent le corps d’ Adoniram dans la montagne.

 

La partition

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est peu de dire que la musique de Gounod laissa ses contemporains perplexes. Comme toujours lorsque la critique est déroutée, elle se lance dans des rapprochements plus ou moins hasardeux, la partition de Gounod ayant été comparée aux œuvres Meyerbeer, de Verdi ou de Wagner (pour la longueur des récitatifs et la rareté d’airs facilement identifiables en tant que tels). Le fait est que le compositeur n’est pas exempt de tout reproche. Ayant opté pour la forme du grand opéra en 5 actes avec ballet, Gounod multiplie les scènes grandioses qui ralentissent considérablement une action déjà bien ténue, et n’échappent pas à une certaine lourdeur. On a enfin connu le musicien plus inspiré sur le plan mélodique… Le traitement orchestral, en revanche, est d’une grande richesse. Et l'oeuvre mérite d'être redécouverte, ne serait-ce que pour les liens étroits qu’elle tisse, clairement,  avec d'autres

opéras : Benvenuto Cellini (les deux opéras mettent en scène un artiste tentant de réaliser leur grand œuvre malgré l’opposition des médiocres), L’Or du Rhin (tous les ouvriers, tels les Nibelugen, se soumettent instantanément à Adoniram lorsque celui-ci trace un signe mystérieux dans les airs) ou encore avec d’autres d’œuvres de Gounod (les premiers accords de l’acte 3 évoquent ceux précédant l’apparition de Marguerite au 3e acte de Faust ; l’orientalisme de ce même début d’acte prend, étonnamment, les couleurs quelque peu provençales de Mireille, et la tempête de l’acte V se pare de teintes surnaturelles dignes du Val d’Enfer !). Mais c’est aussi au Werther de Massenet que l’on pense, Balkis trouvant, devant le corps d’Adoniram agonisant, des accents très émouvants, préfigurant ceux que chantera Charlotte. Quoi qu’il en soit, il est certain que Gounod s’est efforcé dans cette œuvre de renouveler son langage, en privilégiant le discours musical continu, en utilisant certains motifs récurrents (permettant notamment de distinguer l’univers du pouvoir, celui de l’art et celui des dieux) tout en laissant son inspiration mélodique se développer librement dans des pages au lyrisme affirmé : l'air de Soliman (« Sous les pieds d’une femme »), ceux de Balkis (« Plus grand dans son obscurité ») ou d'Adoniram (« Inspirez-moi, race divine ! »), ou encore la grande scène de séduction à l’acte III – qui fait de Balkis une seconde Dalila !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour écouter l’œuvre

Les productions de Toulouse (1969) et Martina Franca (2001) ont fait l'objet de capations sur le vif :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier réalisé par Stéphane Lelièvre

 

 

 

Né à Paris, Gounod entre au Conservatoire où il est élève de Halévy, Paer et Lesueur. Très attiré par la religion, il pense un instant entrer dans les ordres – et ses premières compositions sont d’ailleurs d’inspiration religieuses (Requiem en ré mineur : 1842, Messe à 3 voix en ut mineur : 1853), comme le seront ses dernières : Rédemption (1882), Mors et Vitae (1885), Requiem (1893). Mais l’appel du théâtre est le plus fort, et il compose dès les années 50 plusieurs œuvres lyriques (Sapho : 1851, La Nonne sanglante : 1854, Le Médecin malgré lui : 1858), avant de connaître la gloire avec Faust (1859), Mireille (1864) et Roméo et Juliette (1867). La Reine de Saba, en revanche, créée en 1862, est un échec. Contemporain de Wagner, il a su résister à son influence et proposer un langage musical personnel, dont le lyrisme, l’inspiration mélodique et le soin accordé à l’orchestre sont les premières caractéristiques.

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Auteur de poésies (recueillies en 1884 dans un  recueil intitulé La Gerbe), de pièces de théâtre (Les Contes d’Hoffmann, co-écrit avec Michel Carré, 1851 ; Jeanne d’Arc, 1873), Jules Barbier est surtout connu pour sa collaboration fructueuse avec Michel Carré en tant que librettistes pour Gounod : Faust (1859), La Reine de Saba (1862), Roméo et Juliette (1867) ; Massé : Les Noces de Jeannette (1853), Le Pardon de Ploërmel (1859), ou Thomas : Mignon (1866), Hamlet 1868.

Air de Soliman : "Sous les pieds d’une femme" (Patrick Bolleire)

Ouverture. Orchestra Internazionale d’Italia Martina Franca, dir. Manlio Benzi, Juillet 2001

Air d'Adoniram : "Inspirez-moi race divine" (Rolando Villazon)

Intégrale (Suzanne Sarroca, Gilbert Py, Gérard Serkoyan, dir. Michel Plasson, Toulouse, 1969)

Air de Balkis : "Plus grand dans son obscurité", Régine vs Elina !       

gallery/carré

Michel Carré

« La reine Balkis n'est qu'une [z]ingara, le roi Soliman qu'un niais qui se laisse embéguiner par cette folle créature, qu'il ne connaît ni d'Ève ni d'Adam, et Adoniram est un de ces artistes impuissants et orgueilleux qui ont la bouche pleine de belles théories et qui ne peuvent rien créer. Il manque son chef-d'œuvre, la mer d'airain, et la pièce où il devait jouer un rôle si important est dépourvue de toute espèce d'intérêt, de style aussi bien que de sens commun. On peut s'étonner qu'un artiste aussi distingué que M. Gounod, qui a déjà une certaine expérience du théâtre, ait pu se faire illusion sur le mérite du poème que nous venons d'analyser. […] Mais l'insuffisance du poème ne saurait excuser le musicien. Quelques jolis chœurs, un quatuor qui termine le second acte, entièrement imité de la manière de M. Verdi, des lambeaux de mélodies au milieu d'une insupportable déclamation qui vous pèse sur le cerveau, c'est là tout ce qu'on peut signaler dans un opéra qui était primitivement en cinq actes, et dont on a retranché au moins un tiers. Le musicien mériterait peut-être un blâme plus sévère, s'il fallait admettre que l'opéra de la Reine de Saba fût le résultat d'un système, l'œuvre d'un imitateur de M. Richard Wagner, de Robert Schumann et des infirmités du génie de Beethoven ».

—  En un mot, maître, la reine du Midi, la princesse d’Iémen, la divine Balkis, venant visiter la sagesse du seigneur Soliman, et admirer les merveilles de nos mains, entre aujourd’hui même à Solime. Nos ouvriers ont couru à sa rencontre à la suite du roi, les campagnes sont jonchées de monde et les ateliers sont vides. J’ai couru des premiers, j’ai vu le cortège, et je suis rentré près de toi.

— Annoncez-leur des maîtres, ils voleront à leurs pieds… Désœuvrement, servitude…

— Curiosité, surtout, et vous le comprendriez, si… Les étoiles du ciel sont moins nombreuses que les guerriers qui suivent la reine. Derrière elle apparaissent soixante éléphants blancs chargés de tours où brillent l’or et la soie : mille Sabéens à la peau dorée par le soleil s’avancent, conduisant des chameaux qui ploient les genoux sous lé poids des bagages et des présents de la princesse. Puis surviennent les Abyssiniens, armés à la légère, et dont le teint vermeil ressemble au cuivre battu. Une nuée d’Éthiopiens noirs comme l’ébène circulent çà et là, conduisant les chevaux et les chariots, obéissant à tous et veillant à tout. Puis… Mais à quoi bon ce récit ? Vous ne daignez pas l’écouter.

— La reine des Sabéens, murmurait Adoniram rêveur ; race dégénérée, mais d’un sang pur et sans mélange… Et que vient-elle faire à cette cour ?

— Ne vous l’ai-je pas dit, Adoniram ? Voir un grand roi, mettre à l’épreuve une sagesse tant célébrée, et… peut-être la battre en brèche. Elle songe, dit-on, à épouser Soliman-Ben-Daoud, dans l’espoir d’obtenir des héritiers dignes de sa race.

 

Nerval, "Histoire de la Reine du matin et de Soliman, Prince des génies" (Voyage en Orient, III)

 

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Adoniram lève le bras droit, et, de sa main ouverte, trace dans l’air une ligne horizontale, du milieu Je laquelle il fait retomber une perpendiculaire, figurant ainsi deux angles droits en équerre comme les produit un fil à plomb suspendu à une règle, signe sous lequel les Syriens peignent la lettre T, transmise aux Phéniciens par les peuples de l’Inde, qui l’avaient dénommée tha, et enseignée depuis aux Grecs, qui l’appellent tau.

Désignant dans ces anciens idiomes, à raison de l’analogie hiéroglyphique, certains outils de la profession maçonnique, la figure T était an signe de ralliement.

Aussi, à peine Adoniram l’a-t-il tracée dans les airs, qu’un mouvement régulier se manifeste dans la foule du peuple. Cette mer humaine se trouble, s’agite, des flots surgissent en sens divers, comme si une trombe de vent l’avait tout à coup bouleversée. Ce n’est d’abord qu’une confusion générale ; chacune court en sens opposé. Bientôt des groupes se dessinent, se grossissent, se séparent ; des vides sont ménagés ; des légions se disposent carrément ; une partie de la multitude est refoulée ; des milliers d’hommes, dirigés par des chefs inconnus, se rangent comme une armée qui se partage en trois corps principaux subdivisés en cohortes distinctes, épaisses et profondes. Alors, et tandis que Soliman cherche à se rendre compte du magique pouvoir de maître Adoniram, alors tout s’ébranle ; cent mille hommes, alignés en quelques instants, s*avancent silencieux de trois côtés à la fois. Leurs pas lourds et réguliers font retentir la campagne. Au centre, on reconnaît les maçons et tout ce qui travaille à la pierre : les maîtres en première ligne, puis les compagnons, et derrière eux les apprentis. À leur droite, et suivant la même hiérarchie, ce sont les charpentiers, les menuisiers, les scieurs, les équarrisseurs. À gauche, les fondeurs, les ciseleurs, les forgerons, les mineurs et tous ceux qui s’adonnent à l’industrie des métaux. Ils sont plus de cent mille artisans, et ils approchent, tels que de hautes vagues qui envahissent un rivage… Troublé. Soliman recule de deux ou trois pas ; il se détourne et ne voit derrière lui que le faible et brillant cortège de ses prêtres et de ses courtisans.

Tranquille et serein, Adoniram est debout près des deux monarques. Il étend le bras ; tout s’arrête, et il s’incline humblement devant la reine, en disant :

— Vos ordres sont exécutés.

Peu s’en fallut qu’elle ne se prosternât devant cette puissance occulte et formidable, tant Adoniram lui apparut sublime dans sa force et dans sa simplicité.

Elle se remit cependant, et du geste salua la milice des corporations réunies. Puis, détachant de son cou un magnifique collier de perles où s’attachait un soleil en pierreries encadré d’un triangle d’or, ornement symbolique, elle parut l’offrir aux corps de métiers et s’avança vers Adoniram, qui, penché devant elle, sentit en frémissant ce don précieux tomber sur ses épaules et sa poitrine à demi nue.

 

Nerval, "Histoire de la Reine du matin et de Soliman, Prince des génies" (Voyage en Orient, III)

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Tout à coup Adoniram s’aperçoit que le fleuve de fonte déborde ; la source béante vomit des torrents ; le sable trop chargé s’écroule : il jette les yeux sur la mer d’airain ; le moule regorge ; une fissure se dégage au sommet ; la lave ruisselle de tous côtés. Il exhale un cri si terrible que l’air en est rempli et que les échos le répètent sur les montagnes. Pensant que la terre, trop chauffée, se vitrifie, Adoniram saisit un tuyau flexible aboutissant à un réservoir d’eau, et, d’une main précipitée, dirige cette colonne d’eau sur la base des contreforts ébranlés du moule de la vasque. Mais la fonte, ayant pris l’essor, dévale jusque-là : les deux liquides se combattent ; une masse de métal enveloppe l’eau, l’emprisonne, l’étreint. Pour se dégager, l’eau consumée se vaporise et fait éclater ses entraves. Une détonation retentit ; la fonte rejaillit dans les airs en gerbes éclatantes à vingt coudées de hauteur ; on croit voir s’ouvrir le cratère d’un volcan furieux. Ce fracas est suivi de pleurs, de hurlements affreux ; car cette pluie d’étoiles sème en tous lieux la mort : chaque goutte de fonte est un dard ardent qui pénètre dans les corps et qui tue. La place est jonchée de mourants, et au silence a succédé un immense cri d’épouvante. La terreur est au comble, chacun fuit ; la crainte du danger précipite dans le feu ceux que le feu pourchasse… Les campagnes, illuminées, éblouissantes et empourprées, rappellent cette nuit terrible où Gomorrhe et Sodome flamboyaient, allumées par les foudres de Jéhovah.

 

Nerval, "Histoire de la Reine du matin et de Soliman, Prince des génies" (Voyage en Orient, III)

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Il étendit les mains pour enlacer la jeune fille ; mais il n’embrassa qu’une ombre : la reine s’était reculée doucement, et les bras du fils de Daoud retombèrent appesantis. Sa tête s’inclina ; il garda le silence, et, tressaillant soudain, se mit sur son séant… Ses yeux étonnés se dilatèrent avec effort ; il sentait le désir expirer dans son sein et les objets vacillaient sur sa tête. Sa figure morne et blême, encadrée d’une barbe noire, exprimait une terreur vague ; ses lèvres s’entr’ouvrirent sans articuler aucun son, et sa tête, accablée du poids du turban, retomba sur les coussins du lit. Garrotté par des liens invisibles et pesants, il les secouait par la pensée, et ses membres n’obéissaient plus à son effort imaginaire.

La reine s’approcha, lente et grave ; il la vit avec effroi, debout, la joue appuyée sur ses doigts repliés, tandis que, de l’autre main, elle faisait un support à son coude. Elle l’observait, il l’entendit parler et dire :

— Le narcotique opère…

La prunelle noire de Soliman tournoya dans l’orbite blanc de ses grands yeux de sphinx, et il resta immobile.

— Eh bien, poursuivit-elle, j’obéis, je cède, je suis à vous !…

Elle s’agenouilla et toucha la main glacée de Soliman, qui exhala un profond soupir.

— Il entend encore,… murmura-t-elle. Écoute, roi d’Israël, toi qui imposes au gré de ta puissance l’amour avec la servitude et la trahison, écoute ! J’échappe à ton pouvoir. Mais, si la femme t’abusa, la reine ne t’aura point trompé. J’aime, et ce n’est pas toi ; les destins ne l’ont point permis. Issue d’une lignée supérieure à la tienne, j’ai dû, pour obéir aux génies qui me protègent, choisir un époux de mon sang. Ta puissance expire devant la leur ; oublie-moi. Qu’Adonaï te choisisse une compagne. Il est grand et généreux : ne t’a-t-il pas donné la sagesse et bien payé de tes services en cette occasion ? Je t’abandonne à lui et te retire l’inutile appui des génies que tu dédaignes et que tu n’as pas su commander…

Et Balkis, s’emparant du doigt où elle voyait briller le talisman de l’anneau qu’elle avait donné à Soliman, se disposa à le reprendre.

 

Nerval, "Histoire de la Reine du matin et de Soliman, Prince des génies" (Voyage en Orient, III)

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Adoniram se retrouva dans la grande salle du temple. Les ténèbres épaissies autour de sa lampe se déroulaient en volutes rougeâtres, marquant les hautes nervures des voûtes, et les parois de la salle, d’où l’on sortait par trois portes regardant le septentrion, le couchant et l’orient.

La première, celle du Nord, était réservée au peuple ; la seconde livrait passage au roi et à ses guerriers ; la porte de l’Orient était celle des lévites ; les colonnes d’airain, Jakin et Booz, se distinguaient à l’extérieur de la troisième.

Avant de sortir par la porte de l’Occident, la plus rapprochée de lui, Adoniram jeta la vue sur le fond ténébreux de la salle, et son imagination, frappée des statues nombreuses qu’il venait de contempler, évoqua dans les ombres le fantôme de Tubal-Kaïn. Son œil fixe essaya de percer les ténèbres ; mais la chimère grandit en s’effaçant, atteignit les combles du temple et s’évanouit dans les profondeurs des murs, comme l’ombre portée d’un homme éclairé par un flambeau qui s’éloigne. Un cri plaintif sembla résonner sous les voûtes.

Alors, Adoniram se détourna, s’apprêtant à sortir. Soudain une forme humaine se détacha du pilastre, et d’un ton farouche lui dit :

— Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres !

Adoniram était sans armes ; objet du respect de tous, habitué à commander d’un signe, il ne songeait pas même à défendre sa personne sacrée.

— Malheureux ! répondit-il en reconnaissant le compagnon Méthousaël, éloigne-toi ! Tu seras reçu parmi les maîtres quand la trahison et le crime seront honorés ! Fuis avec tes complices avant que la justice de Soliman atteigne vos têtes.

Méthousaël l’entend, et lève d’un bras vigoureux son marteau, qui retombe avec fracas sur le crâne d’Adeniram. L’artiste chancelle étourdi ; par un mouvement instinctif, il cherche une issue à la seconde porte, celle du Septentrion. Là se trouvait le Syrien Phanor, qui lui dit :

— Si tu veux sortir, livre-moi le mot de passe des maîtres !

— Tu n’as pas sept années de campagne ! répliqua d’une voix éteinte Adoniram.

— Le mot de passe !

— Jamais !

Phanor, le maçon, lui enfonça son ciseau dans le flanc ; mais il ne put redoubler, car l’architecte du temple, réveillé par la douleur, vola comme un trait jusqu’à la porte d’Orient, pour échapper à ses assassins.

C’est là qu’Amrou le Phénicien, compagnon parmi les charpentiers, l’attendait pour lui crier à son tour :

— Si tu veux passer, livre-moi le mot de passe des maîtres !

— Ce n’est pas ainsi que je l’ai gagné, articula avec peine Adoniram épuisé ; demande-le à celui qui t’envoie.

Comme il s’efforçait de s’ouvrir un passage, Amrou lui plongea dans le cœur la pointe de son compas.

C’est en ce moment que l’orage éclata, signalé par un grand coup de tonnerre.

Adoniram était gisant sur le pavé, et son corps couvrait trois dalles. À ses pieds s’étaient réunis les meurtriers, se tenant par la main.

— Cet homme était grand, murmura Phanor.

— Il n’occupera pas dans la tombe un plus vaste espace que toi, dit Amrou.

— Que son sang retombe sur Soliman-Ben-Daoud !

— Gémissons sur nous-mêmes, répliqua Méthousaël ; nous possédons le secret du roi. Anéantissons la preuve du meurtre ; la pluie tombe ; la nuit est sans clarté ; Éblis nous protège. Entraînons ces restes loin de la ville, et confions-les à la terre.

 

Nerval, "Histoire de la Reine du matin et de Soliman, Prince des génies" (Voyage en Orient, III)

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Michel Plasson (dir.), Suzanne Sarroca, Gilbert Py, Gérard Serkoyan, Orchestre et Choeurs du Capitole de Toulouse (enregistré en 1970), Gala (2004)

Manlio Benzi (dir.), Francesca Scaini, Jeon-Won Lee, Luca Grassi, Orchestra Internazionale d'Italia, Bratislava Chamber Choir (enregistré en 2001), Dynamic, 2002.

Michel Carré est l'auteur de pièces de théâtre et de livrets d'opéras qu'il écrivit presque toujours en collaboration : avec Léon Battu (Le Mariage aux lanternes pour Offenbach en 1857), Charles Nuitter (La Rose de Saint-Flour pour Offenbach, en  1856), Eugène Cormon (Les Pêcheurs de perles pour Bizet, en 1863),  et surtout Jules Barbier. Seul, il écrit le livret de Mireille pour Gounod (1864).

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