© Christian Dresse

© Marc Ginot

HÄNDEL, Rinaldo

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                              

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

La parution en CD d’un nouveau Rinaldo est a priori une bonne nouvelle, les dernières versions marquantes remontant maintenant à quelque vingt ans : 2000 pour la version Christopher Hogwood / Daniels, Bartoli, Orgonasova (Decca), 2003 pour celle de René Jacobs / Genaux, Persson, Kalna (Harmonia Mundi).

 

Le présent enregistrement prend appui sur la récente édition critique procurée par Bernardo Ticci, à partir de laquelle le chef Ottavio Dantone a construit sa propre  « révision dramaturgique » : se basant sur la version initiale de 1711 mais aussi sur celle de 1731, dans laquelle Händel opéra plusieurs modifications significatives afin d’adapter la partition à une nouvelle distribution (plusieurs personnages changèrent ainsi de registre, et le rôle d’Eustazio fut supprimé), Ottavio Dantone propose in fine une version de l’œuvre courte et dense (l’opéra tient en 2 CD seulement, pour une durée totale de 2h10). D’aucuns déploreront l’absence de certains airs, d’autres estimeront que l’œuvre gagne ainsi une tension dramatique qu’on lui dénie parfois… Une tension rehaussée par l’urgence de la scène, l’enregistrement ayant été effectué sur le vif à l’occasion de représentations données au Teatro Grande de Brescia en 2018. À l’absolue perfection vocale fait place, ici, un sens du théâtre et du drame, chaque interprète étant pleinement investi dans l’incarnation de son personnage. Seul Raffaele Pe se montre peut-être légèrement trop placide en Goffredo : même si l’on dit que Godefroy de Bouillon refusa par humilité le titre de roi, le personnage appelle une autorité dans l’accent (surtout dans les premières scènes avec Rinaldo ou Argante) qui fait un peu défaut au jeune contre-ténor. La voix, cependant, est belle, bien conduite et assez virtuose pour rendre justice à l’air du second acte : « Mio cor, che mi sai dire ? ».

 

La voix de Francesca Aspromonte est pleine, ronde, bien projetée : elle lui permet ainsi de faire d’Almirena autre chose qu’une oie blanche plaintive et timide – ce qui ne l’empêche pas pour autant d’être fort émouvante dans les pages élégiaques. La chanteuse évite cependant de dramatiser le personnage à l’excès si bien que son interprétation devrait satisfaire à la fois ceux qui n’aiment pas les voix trop légères dans ce rôle, et ceux qui ne goûtent guère la surcaractérisation et certains excès expressifs de Cecilia Bartoli (version Hogwood).

Luigi De Donato met sa voix étonnante au service du méchant Argante : le timbre est, par essence, de couleur plutôt claire, mais le chanteur peut l’assombrir à volonté (ce qui lui permet un grand panel d’émotions), et cela ne l’empêche nullement d’atteindre, avec une belle aisance, les notes les plus graves de la tessiture. Sa grande maîtrise technique lui permet par ailleurs de délivrer un « Sibillar gli angui d’Aletto » plein de panache, et son articulation constamment claire confère au texte tout son relief, notamment dans les récitatifs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le rôle du Mage est bref, Federico Benetti parvient cependant à y faire valoir son beau timbre de basse ainsi qu'une réelle agilité dans la ligne très ornée de l'air du troisième acte : « Andate, o forti ». 

Le public français a déjà eu l’occasion d’applaudir Anna Maria Sarra, notamment en Oscar du Bal masqué à Toulon en 2017.  Mais peut-être est-elle distribuée un peu tôt dans le rôle redoutable d’Armida. Les intentions sont souvent louables, mais la voix ne suit pas toujours, un soutien insuffisamment ferme entraînant parfois une ligne de chant quelque peu instable. Elle s’investit cependant pleinement dans le personnage dont elle s’efforce de faire ressortir les facettes  contradictoires (la passion amoureuse, les accès de fureur).

C’est à Delphine Galou, enfin, que revient l’honneur d’incarner le rôle-titre. La tendance est actuellement aux Rinaldo plus humains qu’héroïques (mais peut-être s’agit-il d’une nécessité faite vertu depuis que des gosiers tels ceux de Marylin Horne ou Ewa Podles se sont tus…). De fait, on devine chez la chanteuse française une projection peut-être un peu limitée (nous n’avons encore jamais eu le plaisir de l’entendre sur scène…) ainsi qu’une palette de couleurs légèrement restreinte. Mais ceci est largement compensé par une réelle autorité  dans les scènes héroïques ou dramatiques, une fermeté de la ligne vocale, une probité stylistique, une virtuosité impeccables. Le personnage est, au total, tout à fait attachant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut également souligner la très belle performance de l’Accademia Bizantina et du chef Ottavio Dantone, qui donnent à entendre une très grande variété de couleurs, un efficace sens des contrastes, mais aussi et surtout une très appréciable continuité dramatique. Entre la direction de  Hogwood, que certains trouvent un peu trop fade et celle, plus vive, plus étonnante de Jacobs – mais elle a ses détracteurs, qui lui reprochent certains excès et parfois une recherche excessive de l’originalité –, la version Dantone a donc tout à fait sa place !

 

Notons enfin le soin extrême apporté au livre-disque en tant qu’objet par l’éditeur HDB Sonus dont c’est la première production – et à qui nous souhaitons succès et longue vie !

 

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

"Sibillar gli angui d’Aletto"  (Luigi De Donato)

"Or la tromba" (Delphine Galou)