Heptaméron Otto e mezzo

 

Où la reine de Navarre regagne ses pénates...

 

- Mais enfin, Princesse, vous n’allez pas nous abandonner ainsi, à peine déconfinés, en pleine nature, et surtout après cette histoire de fantôme et d’amour consommé dans le seul au-delà ! On dirait du mauvais Wagner, à faire pleurer Margot ! C’est à quoi on s’expose à trop lire la Bible, vos ouvrages de dévotion, de théologie et autres vies des saints :

« Je ne vous promets pas de vous rendre heureuse en ce monde mais dans l’autre » ! Ce sont là baliverneries pour Bernadette ! Si la vie n’est qu’un songe, princesse, nous voulons goûter sa douceur passagère. Donnez- nous des raisons d’espérer, ô perle des Valois ! Il nous faut de l’amour, n’en fût-il plus au monde ! Donnez-nous s’il vous plait un heureux dénouement, vous qui dressiez portrait de si parfaits amans ! (sic : bien prononcer le s final, s’il vous plait, nous sommes en Béarn) Sans point flatter je parle plein ! Donnez-nous des chansons de Charles d’Orléans !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

(Et là, messieurs les basses, dans « Dieu qu’il la fait » donnez-nous un vrai solo de violoncelle, du velours à la Massenet pour attendrir notre souveraine !)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’histoire se passe sur la côte de cette Nouvelle Angleterre, vert paradis sorti des ondes donné en apanage à l’homme rouge, dont le colon anglois s’empara, hélas, grugeant le premier occupant au nom d’une abominable théologie, avec variole et typhus pour seul cadeau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur l’île de New Penzance, clin d’œil aux Pirates of Penzance, l’unique opéra-comique de Gilbert & Sullivan créé à New York en 1879 qui nous annonce ce happy end que vous réclamiez, le jeune Sam Shakusky, orphelin de douze ans, myope et d’origine indéterminée (donc socialement déclassé) vient de s’évader du camp Ivanhoe des Scout Khaki (drôle de couleur, n’est-ce pas ?) car unanimement détesté de ses camarades, au pedigree WASP impeccable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

À la tête de cette implacable organisation paramilitaire, digne des légionnaires de Babaorum, le Chef Randy Ward, mathématicien dans le civil, dont la rigidité, indiquée par son prénom (attention à l’onomastique dans ce film-parabole), va s’estompant au fil du temps au profit d’une plus grande humanité. Il ressemble assez au Major-General de l’opéra-comique de Sullivan (celui qui compose Ivanhoe), dont le débit rapide le proclame héritier direct du Bartolo de Mozart dans Les Noces de Figaro.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sam est parti rejoindre Suzy Bishop, qui habite dans l’île à Summer’s End, une immense maison assez excentrique, à mi-chemin entre la maison de la Sorcière Grignote et celle de Barbie avec son bardeau rouge ourlé d’un lambrequin chantourné blanc, où la communication se fait par porte-voix. Âgée de douze ans, c’est la fille ainée d’une famille un peu perturbée de deux juristes, Walt et Laura, laquelle vient de mettre fin à sa liaison avec l’officier de police de l’île, Duffy Sharp, un nigaud au grand cœur à l’intelligence intuitive si j’en crois son nom, campé par Bruce Willis dans un rôle de composition.

- Noble reine, cessez, je vous prie, cessez votre exégèse, c’est une manie qui nuit au récit !

- Cher Saffredent, souffrez pourtant que je vous instructionne un peu. Or donc, Sam et Suzy se sont rencontrés à l’occasion d’une représentation de L’Arche de Noé (Noye’s Fludde) de Benjamin Britten dans l’église du village, opéra qui joue, comme la musique de Benjie, un rôle prépondérant dans le film. C’est le seul moment où les enfants, musiciens ou chanteurs, jouent en compagnie d’adultes, dont Noé et sa femme, et leurs trois enfants, un couple qui bat de l’aile, comme celui des Bishop. Suzy y tient le rôle du Corbeau qui part et revient, en dépit du « Never more » d’Edgar Allan Poe, et leur rencontre se fait au moment où Dieu sur scène annonce à Noé le châtiment diluvien qui va s’abattre sur l’humanité : « Ce jour-là jailliront toutes les sources du grand abîme et les écluses du ciel s’ouvriront ! ». Nous voilà avertis. On peut craindre le pire, l’ouragan furieux qu’annonce la météo et la fugue de Suzy.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

- Moi qui suis très basique, c’est curieux, Reine, quand j’entends le mot « écluses » j’ai dans la tête l’ouverture du Roi d’Ys de Lalo !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Allons, Longarine, vous m’interrompez, avec votre psychologie de salon de coiffure ! La crue du Gave ne vous a pas suffi ? Oui, fugue, vous dis-je, car Suzy et Sam ont décidé de s’enfuir vivre leur idylle non pas dans la forêt profonde mais dans une crique au nord de l’île qu’ils atteignent après maintes péripéties, mettant en lumière l’intelligence et la sensibilité de Sam, grand cartographe, et ses talents pratiques dignes de Davy Crockett, dont il porte la toque de raton laveur et fume la pipe en bois. Et alors, Longarine, forêt profonde, pas d’association d’idées ?

- Puisque votre majesté m’y autorise, je me ferai bien un petit coup de Lakmé.

- Fort bien, allons-y pour Lakmé ! Mais c’est tout à fait hors sujet.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- On subodore que Wes Anderson en rajoute dans le tableau des épreuves physiques que Sam et Suzy doivent affronter, comme dans un parc-accrobranche, pour leur rite de passage à l’âge adulte. Suzy, dans ses nombreux et volumineux bagages, a emporté les livres de contes qu’elle n’a pas rendu à sa bibliothèque et qu’elle lit à Sam, et le tourne-disque d’un de ses trois frères, qui écoutent en boucle The Young Person’s Guide to the Orchestra de Britten, initiation à l’orchestre mais aussi à la variété des aspects de l’existence humaine pour nos deux héros, qui culmine avec une rutilante double fugue (vous me suivez ?) !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nos deux rebelles ont juste le temps de se baigner dans l’eau bleue de la crique, d’écouter Françoise Hardy chanter Le Temps de l’amour et de consommer leur union avant d’être découverts et ramenés dans leurs foyers. Fin de la première bobine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Mais, noble reine, est-ce là l’heureux dénouement que vous nous promettiez ?

- Patience, Saffredent, patience, j’y viens, voyez un peu. Certes, Suzy regagne ses pénates mais la famille d’accueil de Sam refuse de le reprendre. En attendant l’arrivée d’Action Sociale, une femme aussi anonyme que terrifiante, qui décide de placer Sam en hôpital psychiatrique et parle d’électrochocs (elle lui attribue le coup des ciseaux), c’est ce brave Duffy qui l’héberge et lui parle gentiment, prémices d’une amitié et du happy end. Pendant ce temps les scouts d’Ivanhoe, dans leur cabane haut perchée, ont mangé leurs grands chapeaux et, faisant amende honorable, décident d’aider Sam et Suzy à s’enfuir. Double fugue, je vous disais. Ils emmènent les amoureux dans l’île voisine de St. Jack Wood où se tient un autre camp scout, (encore plus grand !), Fort Lebanon (encore plus militaire !), où le cousin Ben pourra les aider à échapper à Action Sociale. Au cours d’une cérémonie secrète, Ben « marie » Sam et Suzy.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Comme cérémonie secrète, n’est-ce pas un peu bruyant, Princesse ?

- J’entends bien, chère Longarine, mais que voulez-vous, impossible de trouver sur la Toile l’extrait adéquat dans l’acte III du Roméo et Juliette du seigneur Gounod ! Ben aurait fait un excellent Frère Laurent…Mais je m’égare. Reconnus par le scout blessé, les fiancés s’enfuient vers l’église où ils se sont rencontrés, où se sont réfugiés tous les villageois et où la représentation de Noye’s Fludde a été annulée, poursuivis par Duffy, Randy Ward, les scouts de Fort Lebanon, les parents de Suzy et Action Sociale, alors que l’ouragan se déchaîne et les eaux montent inexorablement. C’est la strette de la fugue en quelque sorte. Sous des trombes d’eau, Sam et Suzy se réfugient dans le clocher, prêts à s’immoler plutôt que d’être repris. Mais Duffy, dans une de ces cascades dont Bruce Willis est coutumier, les rejoint in extremis et les empêche de sauter dans le vide en décidant d’adopter Sam, ce que les parents juristes de Suzy (et cette garce d’Action Sociale) entérinent légalement. La foudre frappe le clocher mais Suzy, Sam et Duffy sont miraculeusement sauvés !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

- Eh bien, gentes dames et chers seigneurs, vous voilà satisfaits, je suppose ? Et vous allez reprendre le cours de votre vie avec un peu de rose au cœur, n’est-ce pas ?

- Oui, grand merci, noble princesse. Auriez-vous pensé à la publication de vos récits ? Si c’était le cas, pourriez-vous mentionner les travaux de mon ami Stéphan Etcharry ? Il est d’une noble maison d’Euskal Herria et a écrit un article passionnant sur le film d’Anderson.

- Mon cher Dagoucin, vous savez que je m’honore de protéger les lettres de nos deux royaumes. Je verrai si les revenus de mes terres de Nérac le permettent. J’y penserai, soyez certain. En attendant, bon retour dans vos foyers et portez-vous le mieux du monde. Adishatz ! Qu’un dernier refrain vous accompagne !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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© Marc Ginot

I’m very well acquainted, too, with matters mathematical
I understand equations, both the simple and quadratical,
About binomial theorem I’m teeming with a lot o’ news,
With many cheerful facts about the square of the hypotenuse.

© Christian Dresse

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- Par Notre-Dame de Sarrance, Dagoucin, vous blasphémez ! Allons, remettez-vous ! On nous ferait une petite déprime pré-partum ? Voilà, voilà, je suis bonne fille et cède à vos vœux ! Laissez-moi vous narrer la touchante et merveilleuse histoire que Wes Anderson met en scène dans son Moonrise Kingdom de 2012.

Nicolaï Gedda, « O Paradis sorti de l’onde » extrait de L’Africaine de Giacomo Meyerbeer.

Arthur Sullivan, Ivanhoe, Acte III, Chœur des Templiers « Fremeure principes »

The Pirates of Penzance, acte I, « I am the very model of a modern major-general! »

Noye’s Fludde : la dispute des Noé et l’entrée des animaux dans l’arche

Mado Robin, Lakmé de Léo Delibes, Acte II, « Dans la forêt près de nous ».

Alain Vanzo, Lakmé, Acte III « Ah! Viens dans la forêt profonde ».

The Young Person’s Guide to the Orchestra de Britten

Randy Ward lance ses troupes à la recherche de Sam, bien décidées à en découdre. Près d’être rattrapés, les fugitifs sont sauvés par un coup de ciseaux pour gaucher dont Suzy s’est fort opportunément munie, perçant ainsi le mystère des bagages de filles. Elle les applique fort adroitement dans le flanc d’un de leurs assaillants, qui battent en retraite. Entretemps, la fugue de Suzy est découverte comme la liaison entre Laura et Duffy par son époux, alors que les tourtereaux dressent le camp, ma foi tout à l’honneur de Sam, dans ce qu’ils appellent la crique de Moonrise Kingdom, littéralement le Royaume du lever de la lune. Y aurait-il un lien entre ce nom et « The Rising of the Moon », cette ballade irlandaise de 1865, qui évoque la rébellion de 1798 des patriotes contre l’occupant anglais, condamnée d’avance ? Nous encouragerait dans cette hypothèse la présence d’un Narrateur omniscient, vêtu de rouge et de vert, couleurs traditionnelles des pixies et autres leprechauns, les lutins et farfadets du folklore irlandais.

« The Rising of the Moon » 

Britten: Five Flower Songs op.47 - 4. « The Evening Primrose »

Stravinsky, Les Noces. Quatrième tableau.

Franz Liszt: Christus, oratorio – Deuxième partie, Après l’Épiphanie, n°9 « Le Miracle »

- Ah, j’aime bien les belles histoires vraies ! Mille mercis, Princesse !

- Attendez, Longarine, il y a un épilogue ! L’Épilogue (vu toute la musique de Britten que le film emprunte, il se devait d’avoir un épilogue, comme dans tous ses opéras), nous montre Sam et Suzy de retour à Summer’s End. Sam, vêtu de l’uniforme d’officier de police de son père adoptif, peint non pas le portrait de Suzy mais le paysage bleu de Moonrise Kingdom, détruit par l’ouragan, seul témoin de leur idylle. Suzy descend dîner avec ses frères alors que Sam descend par la fenêtre rejoindre Duffy qui l’attend dans sa voiture, avec la perspective de retrouver Suzy le lendemain.

Charles Villiers Stanford, « The Blue Bird »

Bernstein, "Some Other Time" from On The Town

Marguerite avant son premier mariage, dans l’éclat de son printemps

Marguerite, reine de Navarre, après les deuils qui l’affectent et ses démêlés avec la Sorbonne

Debussy - 3 Chansons de Charles d'Orléans