HEPTAMERON VIII

Fleurs bleues

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  Offenbach, La Périchole,

     Acte III, Air « On me proposait d'être infâme »

 

 

          Je vous entends geindre comme Piquillo sur sa paille humide. Vous voilà hirsute tels les Dupont au Pays de l’Or Noir. Du jaune d’œuf souille les revers de votre robe de chambre (à midi trente ! vous vous croyez en Espagne ?). Des moutons gris jonchent le carrelage de votre cuisine où se vautre voluptueusement un cancrelat, repu des restes d’une pizza, tombés d’une poubelle obèse et nauséabonde. Regardez-vous ! Vous êtes une loque ! Allez-vous montrer ce visage à vos filles ? Allons, reprenez-vous quand il est temps encore ! La fin est proche, d’autant plus que la Marguerite des Marguerites ne m’accorde que huit journées ! Et quitte à pleurer, autant le faire en regardant un joli film fleur bleue qui, comme le grand Alfred, de votre cœur saura calmer la fièvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Purcell, « Music for a while »  

 

 

          The Ghost and Mrs. Muir (L’Aventure de Mme Muir), film de Joseph L. Mankiewicz (1947), est garanti deux mouchoirs, avec Rex Harrison dans le rôle du fantôme du capitaine Daniel Gregg et Gene Tierney dans celui de Lucy Muir. Laissée veuve jeune avec une petite fille, Anna, et fuyant son étouffante belle-famille, Lucy s’installe en bord de mer à Whitecliff (clin d’œil au White Cliffs of Dover, le tube de Vera Lynn de 1942) et loue une maison, Gull Cottage (Les Mouettes, certes, mais a gull est aussi quelqu’un de crédule) qui domine la plage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

   The White Cliffs of Dover - Vera Lynn (1942)

 

 

          La maison est hantée par le capitaine Gregg, un bourru au grand cœur qui lit le poète John Keats pendant ses quarts de veille et notamment son Ode au Rossignol, qui offre sa trame poétique au film. Mais Lucy tient à cette maison, lui tient tête et fait la paix avec lui. S’engage alors un dialogue sentimental entre la Belle et l’attirante Bête où nos collègues jungiens reconnaîtront celui de la femme et de son animus. Gregg s’éprend de Lucy et la renomme Lucia (qu’est-ce que je vous disais !) au terme d’entretiens où il cite Keats devant la grande fenêtre de sa chambre qui surplombe la mer, « magique croisée ouverte sur l’écume / De mers périlleuses dans le pays perdu des fées. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        Frank Bridge, (1879-1941), professeur de Benjamin Britten

The Sea (1912)

 

 

         Alors que Lucy se trouve à bout de ressources, financières comme spirituelles, Gregg lui suggère d’écrire ses mémoires sous sa dictée, rendant ainsi du sens à sa vie et élargissant son vocabulaire nautique comme sa connaissance de jurons en quatre lettres, que je laisse deviner, comme Mankiewicz, à votre imagination salace.**** L’intervention d’un séduisant auteur de livres pour enfants, Miles Fairley, qui écrit sous le pseudo (le masque) d’Uncle Neddy (se méfier de ces adeptes de la brillantine : comme dit Martha, la fidèle domestique, tout ce qui brille…), lui permet de faire publier son manuscrit, qui rencontre un énorme succès, et Lucy achète la maison de Gregg. Le processus d’individuation est total ! Fairley suit Lucy chez elle et lui fait une cour pressante. Greg, d’abord jaloux, décide de disparaitre pour lui donner la chance d’une nouvelle vie. Il s’efface jusque dans la mémoire de Lucy, au terme d’une scène bouleversante où les consignes de distanciation ne sont guère observées. Premier mouchoir, car

en effet les paroles de Gregg sonnent comme un départ « pour m’éloigner de toi et te rendre à toi seule » : Keats vous dis-je, ou presque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vaughan-Williams Songs of Travel, n°7 « Whither must I wander ? »

 

 

          (Deux versions ici, dont une à apprendre par cœur pour notre prochain karaoké)

          Mais Lucy découvre que Fairley est marié avec deux enfants et qu’elle n’est qu’une de ses nombreuses victimes. Le cœur brisé, elle s’enferme dans son veuvage maritime, gardant du capitaine le vague souvenir d’un rêve qu’elle voudrait bien revivre. « Était-ce une vision, était-ce un rêve éveillé? La musique s’est envolée : — Suis-je éveillée, suis-je endormie ? » Keats toujours. (Un deuxième mouchoir est possible ici, mais attendons.) Une discussion avec Anna avant qu’elle n’épouse un lieutenant de vaisseau avec un titre long comme le bras lui fait comprendre que toute la maisonnée connaissait le fantôme ! Martha n’a-t-elle pas gardé son portrait dans sa chambre pendant l’intermède du traitre Neddy ? À l’heure de sa douce mort, Daniel revient chercher sa Lucia et l’emmène, rajeunie, vers la félicité éternelle des croisières lointaines.

          Le film convoque le vocabulaire du roman gothique tout en le détournant joyeusement, avec le portrait grandeur nature du capitaine, bientôt installé dans la chambre de Lucy ; la grande fenêtre de cette chambre, qui s’ouvre sur l’horizon marin comme sur l’au-delà ; le fantôme qui apparait un soir de tempête et éteint le gaz mais dont l’ombre se profile sur le mur de la cuisine, provoquant des doutes sur son immatérialité ; la barbiche de Gregg dont, on l’imagine, le poil est roux comme le Méphisto de Berlioz ; l’ubiquité du fantôme et les scènes qui se répètent en écho. Je trouve admirablement poétiques les qualités de ce noir et blanc velouté plus propre à cette histoire que le Technicolor et il me semble trouver des références picturales au patrimoine préraphaélite dans le décor (pourtant la côte californienne !) au sein duquel Mankiewicz plante la maison de Gregg, avec cette plage de Pegwell Bay, tableau de William Dyce ou Nos côtes anglaises : les moutons égarés de William Holman Hunt. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     William Dyce - Pegwell Bay, Kent - a Recollection of October 5th, 1858 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      William Holman Hunt - Our English Coasts, 1852 (`Strayed Sheep')

         

 

Mais la magie du film tient surtout à la partition de Bernard Herrmann qui vous retourne comme une vieille chaussette alors qu’on s’efforce de n’y pas succomber, dans un film qui joue sur notre participation volontaire aux illusions. Il y aurait de quoi tirer une suite symphonique de cette musique tant elle est présente dans le film. Parfois ironique avec ses pastiches quasi sériels de matelote pour accompagner son espiègle fantôme, il y passe des échos des Wesendonk Lieder (le 4eme, Schmerzen) de Wagner et de la Nuit transfigurée de Schoenberg, notamment dans le thème associé à la mer qui apparait au générique, chargé d’aspirations et de nostalgie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Wesendonk-Lieder - 4. Schmerzen

 

 

          Trois séquences l’associent à la fuite du temps et l’indifférence de la nature, lorsque la mer renverse chaque fois un peu plus le pilier qui soutient le brise-lames sur la plage, où Anna enfant a fait graver son nom. Le thème revient, lancinant, jusqu’au final qui prend les airs d’une Liebesleben, et vous sortez votre deuxième (ou troisième) mouchoir. Vous verrez, les larmes, ça soulage. Je vous donne ici deux extraits du film, l’un pour la musique seule, l’autre pour l’histoire, avec les sous-titres. Renouvelez l’application jusqu’à la disparition des symptômes.

Mais sapristi ! Rangez moi cette **** de cuisine !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

        "The Ghost and Mrs. Muir"

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

    L'aventure de Mme. Muir - Bande-annonce

 

 

 

 

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