Karine Deshayes, Une amoureuse flamme

 

Airs de Cendrillon, Henry VIII, Le Cid, La Damnantion de Faust, Sapho, Werther, La Juive, Carmen, La Reine de Saba.

Orchestre Victor Hugo, direction Jean-François Verdier

Klarthe Records, novembre 2019

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est un disque très attachant que Karine Deshayes vient de faire paraître chez Klarthe Records, d’abord parce qu’il permet de faire le point sur l’art d’une des chanteuses françaises les plus demandées aujourd’hui, en France comme à l’étranger ; ensuite parce que le programme forme un tout très cohérent (il s’agit exclusivement d’airs d’opéras français du XIXe siècle, allant de 1835 – La Juive – à 1899 – Cendrillon) et fait entendre l’artiste aussi bien dans des pages célèbres que dans d’autres beaucoup plus rarement entendues.

 

Parmi les pages les moins rebattues, signalons la scène de Cendrillon (« Enfin je suis ici », Massenet), dont la musique évoque à merveille l’émotion ressentie par le personnage alors qu’il s’empressait de regagner le logis familial afin de respecter la promesse faite à sa marraine ; le très bel air de Catherine d’Aragon (Saint-Saëns, Henry VIII : « Ô cruel souvenir ! »), pleurant son pays natal ; ou encore la première version de l’air d’entrée de Carmen, surprenant dans son rythme changeant et ses lignes mélodiques heurtées, mais dont le charme est moins prégnant, moins vénéneux que celui de la version définitive – dont la mélodie rappelons-le, est un plagiat de Sebastián Yradier (l’immortel compositeur de La Paloma !)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au fil des ans, la voix de Karine Deshayes, mezzo mozartien et rossinien à ses débuts, a évolué vers l’aigu, au point que la chanteuse peut maintenant aborder sans difficulté des rôles distribués à des sopranos – ou, à tout le moins à des sopranos Falcon. De fait, l’aigu, voire le suraigu – à la fin de la scène de Cendrillon – sonnent éclatants et sont projetés avec aisance sans que la voix perde sa rondeur, sans que la qualité du timbre soit altérée, sans que la fluidité du legato soit rompue (« Mais garde à ma mémoire un souvenir plein de pitié », Henry VIII). Le médium garde cependant sa couleur chaude qui fait merveille en Charlotte ou en Marguerite, que Karine Deshayes interprète avec pudeur, délivrant une émotion contenue (l’air des larme s’achève sur un soupir brisant de façon fort touchante la phrase « Tout le brise »…) Si la voix, de par sa nature même, n’est bien sûr pas celle d’un soprano lyrique (question d’ampleur, de slancio), l'excellente projection permet à la chanteuse d’aborder ces rôles sur scène avec succès (on l’a vu encore tout récemment, avec le triomphe qu’elle a remporté à Marseille dans La Reine de Saba) ; et les couleurs qui lui sont propres confèrent aux personnages incarnés une fraîcheur et une jeunesse dont on les prive parfois. Ainsi Chimène allie-t-elle jeunesse et noblesse de ton, Karine Deshayes débarrassant fort heureusement la ligne musicale d’effets plus ou moins expressionnistes – voire histrionesques – dont certaines interprètes la chargent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sont-ce les conseils reçus au cours des master class de Régine Crespin qui donnent cette clarté à la prononciation de la chanteuse, rarement prise en défaut d’intelligibilité ? Toujours est-il que le soin apporté aux mots, mais aussi la variété des couleurs vocales lui permettent de différencier habilement les différents personnages, de la fraîcheur encore adolescente de Cendrillon à la grandeur blessée de la poétesse Sapho. Et si la chanteuse met un point d’honneur à constamment préserver une forme de sobriété, elle n’hésite pas pour autant à colorer la ligne d’accents dramatiques pour traduire au mieux l’émotion vécue par le personnage – lors du suicide de Sapho, par exemple.

 

Karine Deshayes est accompagnée par l’Orchestre Victor Hugo : sous la direction précise et impliquée de Jean-François Verdier, il excelle à brosser un cadre adapté à chacune des scènes interprétée par la chanteuse – on regrette d’ailleurs que la prise de son surexpose la voix, reléguant un peu trop l’orchestre à l’arrière-plan.

 

Pour retrouver Karine Deshayes, rendez-vous le 20 Novembre à Massy,  les 21 et 23 Novembre à Rouen et le 24 Novembre au Blanc Mesnil pour Les Fables d'Offenbach ;  ou à l’Opéra Royal de Wallonie (Liège) pour l’un de ses rôles fétiches : La Cenerentola, les 18, 20, 22, 26, 28, 31 décembre.

 

 

 

 

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La Reine de Saba

El Arreglito (Sebastián Yradier)

Charlotte de Werther