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BRITTEN, LE TOUR D'ÉCROU - Opera North, Leeds 

Un esprit (trop) sain dans un corps sain

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jusqu'au 21.08.2020. Sous-titres multilangues disponibles.

 

DISTRIBUTION : 

Prologue / Peter Quint : Nicholas Watts

Gouvernante : Sarah Tynan

Miss Jessel : Eleanor Dennis

Mrs Grose : Heather Shipp

Flora : Jennifer Clark

Miles : Tim Gasiorek

 

The Orchestra of Opera North.    

Direction musicale : Leo McFall

Mise en scène : Alessandro Talevi

 

Spectacle donné du 15 au 20 février  2020 à Leeds

 

 

Avant même de se retirer du concert européen, la Grande-Bretagne était un pays à part jusque dans le domaine de l’opéra. En dehors de Londres, il n’existe en effet aucun théâtre exclusivement dédié à l’art lyrique, et les différentes troupes existantes, même lorsqu’elles ont un port d’attache, mènent une vie itinérante et présentent leurs spectacles en différentes villes de la région qui est la leur. Cela vaut pour le Welsh National Opera et le Scottish Opera, mais aussi, en Angleterre, pour Opera North, la compagnie d’où provient ce Tour d’écrou capté peu avant la fermeture des lieux de rassemblement (la mise en scène filmée au Grand Theatre de Leeds aurait ensuite dû partir vers Nottingham, entre autres). Cette précision est utile pour comprendre un aspect important du spectacle : dans la mesure où les productions sont destinées à être données dans des cadres plus ou moins propices, tous les chanteurs sont sonorisés, afin de ne pas avoir à se battre avec des acoustiques variables.

 

Alessandro Talevi, signataire notamment de la Tosca de répertoire à l’Opéra de Rome, propose une vision globalement respectueuse du livret, à ceci près qu’elle se déroule dans un décor unique, un intérieur excluant toute échappée vers les jardins entourant le château. Tout se passe donc dans une pièce un peu trop encombrée, au centre de laquelle trône un lit à baldaquin. A droite, une grande verrière, à gauche, un pan de mur de guingois (les deux se redresseront dans les toutes dernières secondes de l’œuvre, effet un peu trop discret pour être vraiment sensible). Même s’il est assez habilement éclairé – avec un jeu sur les ombres chinoises, et parfois une atmosphère qui rappelle le tableau de Degas Intérieur, également intitulé Le Viol – ce décor constamment visible oblige à « meubler » les nombreux interludes orchestraux. Quand le mur du fond se soulève, c’est pour dévoiler une toile peinte un peu naïve, sorte de forêt nocturne à la Douanier Rousseau, et il faut de la part du spectateur un certain effort d’imagination pour comprendre que la fillette retrouvée devant la commode s’était en fait cachée très loin du château…

 

Les costumes divisent les personnages en deux groupes. La gouvernante et Mrs Grose vivent dans les années 1920, mais les enfants sont habillés comme à l’époque victorienne : costume de Petit Lord Fauntleroy pour Miles, crinoline et anglaises pour Flora. Les spectres appartiennent eux aussi à un passé distant d’au moins un demi-siècle : mine blafarde et bouche cruelle, Miss Jessel (enceinte ?) est une séductrice préraphaélite en robe de velours vert et aux longs cheveux roux, échappée d’une toile de Burne-Jones ou de Rossetti, mais Quint arbore une élégance dickensienne presque caricaturale. Dans les dernières scènes, les enfants apparaissent à leur tour vêtus exactement comme Jessel et   Quint.

 

Le problème de cette production est surtout qu’elle échoue à créer le trouble et le malaise qui devrait naître face à tant d’événements étranges. En montrant la première apparition de Miss Jessel comme un simple rêve de la gouvernante endormie, la mise en scène prend le parti d’une rationalisation des faits, et jamais l’héroïne anonyme ne donne l’impression d’être véritablement torturée par une névrose qui la rend bien plus inquiétante que tous les fantômes possibles. Un des rares moments dérangeants est celui où Miles, d’un air malin, lui déclare « I am bad, aren’t I », l’embrasse sur la bouche puis se couche dans le lit, comme s’il l’invitait à l’y rejoindre, mais le rideau tombe aussitôt après pour l’entracte. L’orchestre, lui non plus, ne traduit pas toujours la sensation vertigineuse qui devrait se dégager de la musique.

 

Les interprètes sont-ils également responsables ou se sont-ils simplement conformés aux instructions d’Alessandro Talevi ? Sarah Tynan prête à la gouvernante une voix claire et chaleureuse, mais sans la moindre fêlure. Nicholas Watts est un Quint qui n’inquiète guère, et qui serait même plus perturbant dans le prologue qu’il déclame en tenue de ville devant le rideau. Eleanor Dennis en Jessel est vénéneuse comme il convient. Mrs Grose qui a ici l’allure d’une cuisinière plus que d’une intendante, comme son parler populaire permet de l’imaginer, Heather Shipp offre une prestation assez remarquable par la densité qu’elle confère à son personnage. Si Jennifer Clark profite au mieux des quelques occasions où Flora peut s’exprimer, Tim Gasiorek possède toute l’innocence souhaitable pour Miles, mais l’entourage ne nous aide pas à croire en son possible dévoiement.

 

 

Laurent Bury

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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