VERDI, LE TROUVÈRE

 

Opéra en 4 actes, livret d'Émilien Pacini (traduit de Salvatore Cammarano). Créé au Théâtre de l'Académie Imépriale de Musique (Opéra salle Le Peletier) le le 12 janvier 1857.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avant la version française de Macbeth , qui vient tout juste d’être donnée dans le cadre du  festival Verdi de Parme, ce même festival avait proposé, en 2018, le rare Trouvère adapté par  Verdi pour l’Opéra de Paris en 1857 sur un livret d’Émilien Pacini.

Comme pour Macbeth, le livret alterne vers maladroits («  Supplice infâme / Qui la réclame ! / L’horrible flamme / Va grandissant. » pour « Di quella pira ») – voire ridicules, et quelques réussites (« La nuit calme et sereine » de Léonore, « Son regard, son doux sourire » pour « Il balen del suo sorriso » du Comte).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Contrairement à la partition du Macbeth français, très célèbre puisque c’est elle qui est toujours jouée de nos jours – mais sur le livret italien ! –, celle du Trouvère reste encore peu connue , même si le festival de Martina Franca avait remis la version française de l’œuvre à l’honneur en 1998 (le spectacle avait fait l’objet d’un CD, déjà publié chez Dynamic, qui valait surtout pour l’Azucena de Sylvie Brunet).

 

Pour les représentations parisiennes, Verdi a supprimé de sa partition la cabalette « Tu vedrai che amor in terra » succédant au Miserere, réorchestré 5 morceaux (notamment le duo de l’acte II entre Manrique et Azucena, tout le finale du second acte, le chœur des soldats au début du 3e acte, précédant la grande scène d’Azucena). Il a surtout bien sûr ajouté un ballet (de près de 30 minutes), assez habilement placé au début de l’acte III juste après le chœur des soldats, un air pour Azucena au 3e acte lors de sa confrontation avec Luna (« Prenez pitié de ma douleur amère »), et réécrit le finale de l’œuvre : au moment où Azucena se réveille, le fameux Miserere se fait de nouveau entendre, de même que le chant de Manrique disant adieu à la vie (sur la mélodie de « Ah, che la morte ognora »). On est en droit de préférer la conclusion violente et abrupte de l’œuvre originale, mais l’on doit admettre que cette version, subtilement agencée par le compositeur, est elle aussi parfaitement efficace. Pour le reste, sachez que l’inhabituel « Per esso morirò » (ou plutôt "Heureuse au Ciel du moins je le suivrai") du premier air de Léonore, la version longue du chœur des soldats avec une intervention plus substantielle de Ferrando, et même la musique du ballet s’entendent dans l’étonnante version (belcantistissime !) gravée en 1976 par Richard Bonynge, avec Sutherland, Horne, Pavarotti, Wixell et Ghiaurov.

 

Nonobstant un ballet qui avait suscité quelques remous parmi le public (un interminable match de boxe faisant intervenir hommes et femmes d’absolument tous les âges), nous avions beaucoup aimé la mise en scène de Bob Wilson, surlignant les arêtes du drame et mettant en lumière, par son hiératisme même, l’extrême violence des relations entre les personnages.

Que reste-t- il du spectacle parmesan, privé du support de l’image ? Avant tout une magnifique direction de Roberto Abbado qui, comme pour son récent Macbeth, refuse l’esbroufe, respecte à la lettre la partition (quel choc pour des oreilles françaises et plus particulièrement parisiennes d’entendre, enfin, toutes les reprises écrites par Verdi !), et en extrait la quintessence poétique et dramatique avec un talent rare. L’orchestre le suit brillamment, le chœur un peu moins (il se montre parfois un confus et n’est pas très intelligible)…

 

Nous avions, sur place, trouvé la distribution tout à fait honorable. Sans l’émotion du direct ni la beauté des images, certains défauts des chanteurs apparaissent – et sont peut-être un peu grossis par le disque… Les interprètes ont tous un accent assez prononcé, et sont la plupart du temps très difficilement compréhensibles, à l’exception de Giuseppe Gipali. Nous ne pouvons que répéter ce que nous écrivions déjà à propos du Macbeth de cet automne :  le vivier de chanteurs prononçant correctement le français (qu’ils soient francophones ou non) est aujourd’hui suffisamment important pour qu’on les sollicite, notamment à l’occasion d’événements dont l’attrait principal réside justement dans l’intelligibilité du texte chanté...

 

C’est précisément peut-être ce texte français qui empêche Franco Vassalo de donner à entendre une ligne vocale aussi fermement dessinée qu’à l’accoutumée ; de même, Marco Spotti semble peu à l’aise en Fernand, dont l’air « De mon maître, le père avait deux fils » paraît bien brouillon. Nino Surguladze était sur scène une Azucena impressionnante. Le disque souligne malheureusement une assez grande disparité entre les registres, avec un aigu certes éclatant mais des graves qui tantôt se perdent dans les joues, tantôt sont un peu trop poitrinés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Finalement, c’est Giuseppe Gipali qui tire le mieux son épingle du jeu. Peut-être peut-on lui reprocher un timbre aux couleurs un peu impersonnelles, mais il possède suffisamment de douceur, de vaillance et d'endurance pour faire face aux exigences d’un rôle qu’il sert avec conviction, mais sans tomber dans l’histrionisme qui le défigure parfois. Autant de qualités que bien des titulaires du rôles plus renommés pourraient lui envier…

 

À signaler : le spectacle a également fait l’objet d’une captation vidéo (DVD Dynamic), que Première Loge n’a pas (encore) visionnée. Peut-être les réserves ici énoncées, grâce aux sous-titres et au support de l’image, tombent-elles en partie, comme elles tombaient en partie lors des représentations scéniques…

 

Stéphane Lelièvre

 

[1] Paul Smith, Revue et Gazette musicale du 18 janvier 1857.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

DISTRIBUTION :

 

Manrique   Giuseppe Gipali

Le Comte de Luna   Franco Vassallo

Fernand   Marco Spotti

Léonore   Roberta Mantegna

Azucena   Nino Surguladze

 

Orchestre et choeurs du Théâtre Communal de Bologne, dir. Roberto Abbado

2 CD (79:54 et 79:52) Dynamic, 

Enregistré à Parme, Théâtre Farnèse, du 07 au 14 octobre 2018

Air du Comte de Luna ("Son regard, son doux sourire") par Michel Dens, 

Orchestre du Théâtre national de l'Opéra de Paris, dir. Pierre Dervaux

Pauline Leuters (1834-1918, créatrice du rôle de Léonore

Roberta Mantegna est une artiste probe et raffinée. Les courbes de « La nuit calme calme et sereine » ou de « Plutôt que vivre et te trahir » sont délicatement ciselées, mais les élans lyriques ou dramatiques du personnage la trouvent quelque peu démunie, son timbre maquant tout simplement d’épaisseur pour rendre pleinement justice à ce rôle exigeant entre tous. On pourrait penser que la version française appelle précisément un soprano plus ténu et plus délicat que la version italienne. De fait, si la critique de l’époque [1] a effectivement loué la voix « jeune et pure » de même que ses accents « limpides » (autant de qualités qui sont aussi celles de Roberta Mantegna) de Pauline Lauters, la créatrice du rôle salle Le Peletier, il ne faut pas oublier la voix de cette dernière possédait une ampleur, une chair qui pour l’heure font encore défaut à la jeune soprano italienne. (Pauline Lauters possédait de toute évidence une voix particulièrement ample et étendue puisqu’elle fut aussi l’interprère de Valentine dans Les Huguenots, Balkis dans La Reine de Saba, et créa le rôle d’Eboli).