Les Géorgiennes balancent leur Rhodo à la MPAA/Saint-Germain

 

Représentation du samedi 7 décembre 2019

 

Feroza, Marine Gueuti

Nani, Agnès Maulard

Alita, Hombeline Thome

Rhododendron, Mathieu Guigue

Boboli, Didier Chalu

Jol-Hiddin, Alain Giron

Poterno, Bernard Zakia

Cocobo, Yann Brett

Tabaco, Jérôme Deltour

Varvara, Daniel Faure

 

Mise en scène, Renaud Boutin

Direction musicale, Laurent Zaïk

 

Chœur et solistes du Groupe Lyrique

Orchestre Bernard Thomas

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour terminer la célébration du bicentenaire Offenbach, deux possibilités : assister à la reprise des Contes d’Hoffmann à l’Opéra de Paris, dans une version musicale indéfendable et dans une mise en en scène certes passionnante mais qui, après deux décennies de bons et loyaux services, n’a plus aucune surprise à révéler ; ou bien… se rendre à la Maison des pratiques artistiques amateurs/Saint Germain pour assister à la résurrection des Géorgiennes d’Offenbach, opéra-bouffe en trois actes jamais monté en France depuis les représentations parisiennes du XIXe siècle (en 1864 puis 1868).

 

Et de fait, c’est un spectacle réjouissant de fraîcheur et d’humour qu’a présenté le Groupe Lyrique, qui met un point d’honneur à proposer régulièrement des titres rares et délaissés (on lui doit notamment les redécouvertes de Jeanne qui pleure et Jean qui rit ou La Foire Saint-Laurent d’Offenbach, La Fiancée du scaphandrier de Terrasse, ou encore Rita ou le mari battu de Donizetti). Toutes les qualités que l’on est en droit d’attendre d’un spectacle d’amateurs (éclairés) sont là : enthousiasme de tous les instants, conviction, implication, bonne humeur. L’œuvre n’est pas si simple et a les proportions des grands opus, aussi mesure-t-on tout le travail qui a dû être accompli par toute la troupe, sous la houlette de Laurent Zaïck (direction musicale) et Renaud Boutin (mise en scène).

 

L’œuvre rencontra un très grand succès lors de sa création à Paris (voir notre dossier), et fut également représentée à Vienne, ou même à New York ! De fait, la partition comporte plusieurs caractéristiques ayant assuré le succès d’autres œuvres du maître et qui pourraient tout à fait contribuer à remettre Les Géorgiennes sur le devant de la scène offenbachienne : des couplets militaires (ceux de Nani notamment : « Ah vraiment, / C’est charmant / D’aller à la guerre ») dignes de la Chanson du régiment de La Grande-Duchesse ; certaines pages orientalisantes (les couplets de Boboli, ceux du Pacha Rhododendron), des rythmes de valse (par exemple dans la section rapide du duo de la séduction au second acte), des chœurs de femmes (tel celui, très  beau, ouvrant l’œuvre) ; une chanson à boire ; un final d’acte conséquent (celui du I, qui voit se succéder ladite chanson à boire : « Allons, foulez la grappe ! », un chœur et un ensemble) ; des couplets tendrement élégiaques (« Sous cet uniforme modeste /  Palpite un vrai cœur de soldat », avec un délicieux accompagnement au violoncelle) ; un cancan endiablé (« C’est vilain, mademoiselle ! ») ; un chant de guerre (« Allons, femmes, serrons nos rangs / Et marchons en vrais conquérants. / À bas les hommes !) qui semble annoncer la révolte finale du Roi Carotte. Certaines pages sont d’un humour vraiment irrésistibles, tels l’air d’entrée du Pacha Rhododendron : « Je suis Rhododendron / Pacha très en renom »), l’énumération, sur un rythme irrésistiblement dansant, des supplices qui attendent Boboli (air de Rhododendron, acte III scène 1), ou encore le chœur des (fausses) Bohémiennes du dernier acte, sur un rythme de boléro plus ou moins « espagnol » dont Offenbach a le secret. Notons enfin qu’il n’est pas interdit de voir dans le chœur des éclopés (les soldats faussement blessés rentrant dans leur foyer) une version burlesque de celui des « soldats » de Faust (créé quatre ans plus tôt), ou dans le personnage de Feroza, jeune femme en uniforme commandant ses troupes d’une main de fer, une préfiguration de la Grande-Duchesse de Gérolstein (la scène au cours de laquelle les Géorgiennes reçoivent des lettres de leurs maris donnant des nouvelles du front a au demeurant évidemment inspiré la première scène du second acte de La Grande-Duchesse !)

 

L’œuvre, racontant la révolte des femmes contre les hommes, leur lâcheté et leur machisme, trouve bien sûr des échos étonnants avec notre actualité à telle point qu’une transposition dans le monde contemporain semble aller de soi. C’est précisément cette solution de facilité (au demeurant si souvent sollicitée qu’elle finit par perdre de son impact) qu’a refusée Renaud Boutin. Le metteur en scène (secondé par Cécilia Delestre qui propose une scénographie astucieuse et des costumes magnifiques) choisit de placer l’action sous le Second Empire, dans un «  Jardin Turc » où serait représentée la pièce, l’inversion des rôles entre hommes et femmes participant plus, finalement, d’une expérimentation burlesque que de la véritable révolution (même si l’impact de certaines répliques étonnamment subversives demeure !)

Très intelligemment, Renaud Boutin évite tout aspect revanchard dans sa lecture de l’œuvre, les femmes, dans un souci de parfaite égalité, se montrant finalement tout aussi sympathiques, drôles, ridicules que les hommes (un soupçon plus intelligentes tout de même, comme c’est souvent le cas chez Offenbach !), et l’œuvre s’achève non dans la victoire d’un camp sur l’autre mais dans une réconciliation générale, l’amour finissant par triompher. Signe des temps, on peut aujourd’hui chanter le misandre « À bas les hommes ! », mais pas le « Vivent les hommes ! » final qu’interprètent les femmes pour sceller leur réconciliation avec leurs maris : Renaud Boutin lui a habilement substitué un « Vive l’amour » plus politiquement correct et tout à fait dans l’esprit de cette harmonie retrouvée entre les sexes. Quoi qu’il en soit, l’esprit de l’œuvre est parfaitement respecté, avec quelques moments touchants, d’autres poétiques (les personnages qui se réveillent comme « tirés vers le haut » par les ballons qu’ils tiennent en main), quelques anachronismes tout à fait dans l’esprit offenbachien (l’appel à la « sororité », le hashtag « Balance ton Rhodo » brandi lors de la révolte des femmes !), d’autres enfin joyeusement délirants (le chœur et la danse des bohémiennes, qui font littéralement crouler la salle de rire !)

 

Laurent Zaïk défend la partition avec une belle conviction, trouvant tout l’entrain nécessaire aux passages les plus débridés (la dispute des femmes à la scène 3 du  troisième acte), laissant respirer la musique quand elle se fait plus tendre (le duo Ferosa/ Jol-Hiddin, l’air de Nani). Il est secondé par les membres de l’Orchestre Bernard Thomas, eux aussi parfaitement impliqués et qui, fort heureusement, ont été préférés à un simple piano.

Les solistes, notamment Marine Gueuti (Feroza), Mathieu Guigue (Rhododendron hilarant dans ses costumes improbables !), Didier Chalu (Boboli), Agnès Maulard (Nani), Hombeline Thome (Alita), sont tous parfaitement à leur place et dans leur rôle, défendant au mieux musicalement cette partition pas toujours si simple (le rôle de Feroza était chanté lors des représentations de la création par Melle de Saint-Urbain et Delphine Ugalde !), disant le texte et jouant avec humour et naturel.

Une reprise semble prévue l’an prochain : aucun offenbachien, aucun amateur de nouveautés ou de rire en musique ne voudra la manquer !

 

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

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