Les Noces de Figaro au Théâtre des Champs-Élysées :

Tempo, tempi... Tant pis!

 

Jérémie Rhorer direction
James Gray mise en scène
Santo Loquasto scénographie
Glysleïn Lefever chorégraphie
Christian Lacroix costumes
Bertrand Couderc lumière

 

Anna Aglatova Suzanne
Robert Gleadow Figaro
Stéphane Degout Le Comte Almaviva
Vannina Santoni La Comtesse Almaviva
Eléonore Pancrazi Chérubin
Carlo Lepore Bartolo
Jennifer Larmore Marceline
Florie Valiquette Barberine
Mathias Vidal Basilio
Matthieu Lécroart Antonio
Rodolphe Briand Curzio

 

Le Cercle de l’Harmonie
Unikanti direction Gaël Darchen

 

Photographies © Vincent Pontet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

      « Je suis un réalisateur de cinéma donc je ne sais pas vraiment ce que je fais ». C’est par ces mots, qu’on espérait faussement modestes, que James Gray nous présentait  sa première mise en scène d’opéra. Le réalisateur américain excelle dans les fresques et chroniques à dominante sociale et familiale. Ces Noces de Figaro de Mozart s’annonçaient donc comme l’évènement lyrique de la saison. Même si elle n’a pas déçu, cette nouvelle production n’a pas non plus tenu toutes ses promesses. Peut-être à cause d’un certain classicisme… et de la musique.

 

      En souhaitant se mettre au service de Mozart et pas au dessus-de l’œuvre, James Gray est resté dans un classicisme convenu et confortable. Rien de choquant à cela. Pas besoin d’un HLM pour faire semblant d’être moderne. Mais dans le même format, Giorgio Strehler avait déjà  su allier subtilement conventions théâtrales et modernité du travail de l’acteur-chanteur, il y a plus de 40 ans.

 

      Cette nouvelle production parisienne pourrait donc sembler un brin poussiéreuse mais peut-être est-ce tout simplement le but recherché par le réalisateur américain. Ne sommes-nous pas en train de regarder une représentation des Noces de Figaro au temps de Mozart ? Souffleurs de chandelles en costumes d’époque, continuiste pérruqué, lever de rideau par Figaro lui-même avant son entrée en scène… Théâtre dans le théâtre ? Pourquoi pas. D’autant plus que le décor est à l’avenant. Chambres, escaliers, fauteuil, portes, jardin, tout est là. Chaque situation aura son accessoire idoine. Théâtre dans la salle également avec ces passerelles qui surplombent la fosse d’orchestre. Tout fonctionne avec un petit air de déjà vu mais reconnaissons au moins à James Gray le mérite d’avoir créé un spectacle d’une beauté visuelle certaine, aux rouages bien huilés, et au service de la musique.

 

      Là où on attendait aussi et surtout le réalisateur américain,  c’est dans une direction d’acteurs au plus proche des émotions et éprouvée à la "Méthode Stanislavski". Atteindre le vrai  par le juste ressenti et l’impulsion du corps. Alors oui, on bouge beaucoup sur scène, on saute, on tape du pied, on se toise et s’invective. Mais il est difficile de faire faire et dire beaucoup plus que ce qu’il y a déjà, dans le livret de Da Ponte, sur les rapports sociaux et familiaux qui tendent et sous-tendent l’œuvre de Mozart.  Il y a pourtant deux personnages sur qui la Méthode fonctionne et qui entrent ainsi dans une triste contemporanéité. Deux acteurs-chanteurs qu’on devine ou sait pudiques et qui nous touchent par un engagement et une sensibilité d’une justesse troublante. Si les femmes mènent l’action des Noces, dans cette mise en scène, c’est un couple qui touchent à l’intime et atteint ainsi à une humanité féroce et désarmante.

 

      Le public ne s’y est pas trompé et offre des ovations méritées au couple Almaviva / Vannina Santoni - Stéphane Degout. Le Comte du baryton français est un « connard » parfait (Cf: Podcast Stéphane Degout). Rejeton malsain d’un accouplement sordide du Joker à la sauce Todd Phillips et d’Harvey Weinstein, il excelle à la fois dans la perversité et le narcissisme. Manipulateur ne se refusant par un petit coup d’œil dans le miroir en pleine dispute avec la Comtesse, puéril et autoritaire dans son rapport aux femmes, entièrement soumis au sentiment de l’instant, viril et immature, attirant et repoussant, ce Comte infatué à tout pour plaire. Vocalement, la maitrise est totale. Stéphane Degout semble faire ce qu’il veut de sa voix et ne fait qu’une bouchée de son grand air de l’ Acte III : "Hai già vinta la causa !... Vedro mentr'io sospiro"). La projection est impériale et l’élargissement de son baryton dans le médium est telle qu’il domine avec facilité les nombreux ensembles qui émaillent la partition. Le Comte Almaviva de Stéphane Degout est une vraie réussite !!!

 

      À grand Comte, grande Comtesse. Même si sa maîtrise vocale ne semble pas aussi absolue que celle de son baryton de mari, Vannina Santoni met au service de Rosina Almaviva son beau soprano lyrique et lumineux. Son sens de la ligne et sa musicalité font merveille et on admire ces prises de risques (attendues et réussies) sur les nuances et la longueur de souffle comme dans la reprise du "Dove sono i bei momenti" à l’acte III. Mais ce qui rend cette Comtesse unique, c’est une sensibilité à fleur de peau qu’on devine nourrie par le travail avec James Gray. Le début de ce même "Dove sono" est à ce titre habité d’une telle tristesse qu’on croirait entendre des larmes couler sur la musique, voilà bien le signe d’une grande artiste. Cette Comtesse tiraillée entre passé et présent, liberté et soumission à un mari violent, désir et impuissance, touche au cœur et c’est un bonheur...

 

      Le second couple de ces Noces n’est pas en reste mais, même si les personnages de Figaro et Suzanne restent attachants, il est difficile de les faire sortir d’une sympathique bonhomie. Peut-être parce que l’incarnation vocale ne semble pas aussi aboutie que celle de leur double aristocratique. Suzanne mutine à souhait, on se surprend à trouver chez Anna Aglatova des airs de Cecila Bartoli aussi bien scéniquement que vocalement. Grain serré de la voix, concentration de l’émission, sourire du timbre mais aussi léger manque de projection font qu’on aime cette Suzanne sans vraiment s’y attacher. Cette Suzanne mène le Conte et son Figaro à la baguette mais les tourments de la vie semblent bien légers et ne dureront bien qu’une journée, aussi folle soit-elle. Le Figaro de Robert Gleadow virevolte, toise et s’ébroue avec un plaisir évident mais sa voix manque parfois de ligne et de tenue. N’oublions pas que du sang bleu coule dans ses veines et même s’il l’ignore, du moins au début, on aimerait l’entendre. L’écriture des ensembles met aussi à mal le médium de la voix. De relatives faiblesses que compense un engagement de chaque instant.

 

      Dernier couple de cette folle journée mais pas des moindres, Jennifer Larmore (Marceline) et Carlo Lepore (Bartolo) s’emparent de la scène avec un talent et une aisance  forgés à l’aune de leurs magnifiques carrières. L’abattage scénique de Jennifer Larmore n’est pas une découverte mais elle apporte à Marceline une présence vocale réjouissante et bienvenue. Rivale piquante, promise pressante et néo-mère impayable, la mezzo-soprano américaine sait ce que camper un personnage veut dire. Rossinien émérite, Carlo Lepore est un magnifique Bartolo. Émission royale, maitrise du chant syllabique et composition drolatique, on en redemande et on en vient surtout à regretter que ces deux rôles n’aient pas été donnés dans leur intégralité.

 

      Éléonore Pancrazi est un Cherubino charmant, bien chantant, qui devrait trouver à s’affirmer au cours des représentations. L’incarnation scénique est convaincante et ce papillon plante ses flèches amoureuses avec délices. Florie Valiquette est une Barberine ravissante aussi bien vocalement que scéniquement. Tout à fait consciente de ses charmes et du pouvoir qu’ils lui donnent, la soprano canadienne campe un personnage plus marquant qu’à l’habitude. Mathias Vidal (Basilio), Matthieu Lécroart (Antonio) et Rodolphe Briand (Curzio) n’ont rien de secondaires et complètent avec talent ce magnifique casting . Le chœur Unikanti fait preuve quant à lui d’un belle homogénéité et d’une belle implication scénique.

 

      Devant cette distribution de haut vol et cette mise en scène d’un classicisme réjouissant, d’où vient que ces Noces nous laissent un sentiment d’inabouti ? À quoi, ou à qui doit-on d’avoir dû se cramponner au bastingage du navire alors qu’on aurait aimer se laisser porter, emporter et soulever dans la barque  du génie musical et théâtral de Mozart ?

      Pas au Cercle de l’Harmonie dont on admire les couleurs instrumentales, la générosité du son et l’homogénéité des pupitres. Pas au continuo inventif du pianofortiste Paolo Zanzu. Pas non plus, à un manque de travail musical qu’on sait colossal pour arriver à autant de cohésion. Non, rien de cela n’est à remettre en cause. La déception vient seulement et malheureusement des tempi, plus exactement de leur excessive rapidité. Dès l’ouverture, on comprend qu’un parti pris interprétatif s’est joué autour du tempo. C’est un choix qu’on laisse à la discrétion du chef d’orchestre et on ne saurait en discuter. Que Jérémie Rhorer veuillent « tenir » les chanteurs, pourquoi pas,  même si de cela, on pourrait discuter.  Mais qu’il les laisse au moins chanter, émettre la note et la laisser vivre et vibrer. Même les récitatifs, où un semblant de « parlé » est tout à fait louable, ont semblé précités. Au cours de la soirée, seuls les airs de la Comtesse et le duo de l’acte III: « Canzonetta sull`aria… » échapperont à cette folle cavalcade métronomique, mais montreront alors un manque de soutien orchestral pour mener les lignes mélodiques et vocales jusqu’à leur terme. Tenir et soutenir, voilà peut-être le duo musical gagnant qui aurait pu faire de cette nouvelle mise en scène au classicisme assumé des Noces de Figaro, l’évènement vraiment « lyrique » de la saison. Mais, il y a eu comme un hic avec les tempi… alors tant pis !

 

 

Romaric HUBERT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Stefan Brion