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MOZART, LUCIO SILLA - Bruxelles

Cecilio contre les vampires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Opéra en trois actes, livret de Giovanni da Gamerra, révisé par Métastase, créé en 1772 à Milan.

 

Disponible jusqu'au 24.09.2020. Sous-titres multi-langues disponibles.

 

DISTRIBUTION : 

 

Lucio Silla : Jeremy Ovenden

Giunia : Lenneke Ruiten

Cecilio : Anna Bonitatibus

Lucio Cinna : Simona Šaturová

Celia : Ilse Eerens

Aufidio : Carlo Allemano

 

Chœurs et orchestre symphonique de La Monnaie dir. Antonello Manacorda

Mise en scène : Tobias Kratzer

 

Enregsitré au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles en 2017.

 

 

En matière de mise en scène d’opéra, l’actualisation est désormais un procédé courant, à défaut d’être admis de tous (une partie du public reste très attachée au dépaysement induit par les décors et costumes historiques). On ne sera donc pas surprise de voir que, dans cette production captée au Théâtre royal de la Monnaie, le dictateur romain Lucius Cornelius Sulla (138-78 av.J.-C.) ne porte pas la toge mais le costume-cravate. Jusque-là, on serait même tenté de dire qu’on reste dans la routine des représentations lyriques aujourd’hui. En revanche, lorsque la mise en scène nous fait basculer dans un univers surnaturel, entre Twilight et Buffy contre les vampires, on est un peu plus surpris.

 

L’Américain Tobias Kratzer, qui doit signer le nouveau Faust de l’Opéra de Paris au printemps 2021, et dont le Guillaume Tell à Lyon avait fait parler de lui, commence par proposer une réflexion sur les (très) grands de ce monde, ces hommes à qui toute une partie de la planète est soumise : pendant l’ouverture, une vidéo au montage frénétique fait défiler Kennedy, Poutine, Trump, Kim Jong-Il (Eroi, duci, regnanti / Che devastar la terra, « Héros, chefs, souverains, qui ont dévasté la terre »), en alternance avec une main ouvrant des huîtres, des poupées Barbie et du sang répandu, autant d’éléments qui marqueront la représentation qui va suivre. Quand le rideau se lève, on découvre une luxueuse demeure au milieu d’une forêt ; une tournette permettra de la contempler sous toutes ses faces, et ces deux niveaux ainsi démultipliés sont une bonne manière d’occuper le temps long des arias da capo propres à l’opera seria. Ses habitants se tiennent surtout à l’étage, entièrement vitré, tandis qu’au rez-de-chaussée se trouvent une porte de service, quelques tombes d’illustres romains (comme stipulé par le livret, qui prévoit en revanche au moins sept lieux différents pour l’action), et d’abord une grille gardée par un chien-loup. Au départ, l’atmosphère n’est pas sans rappeler Don Giovani et Così fan tutte montés par Claus Guth à Salzbourg il y a une quinzaine d’années, mais elle va très vite changer. La cruauté dont est accusée Silla prend ici une forme très proche de son étymologie : c’est bien du plaisir pris à voir couler le sang qu’il s’agit ici. Que Giunia se blesse en cassant un verre, et Silla se barbouille ensuite de son sang. Par la suite, Giunia est invitée à s’épiler les jambes – tout en chantant le grand air « Ah se il crudel periglio » – tandis que le dictateur la contemple par caméras interposées ; et lorsqu’elle se blesse, Silla est aussitôt fasciné par le sang qui coule sur ce mollet (il utilisera la télécommande pour revenir sur cet instant). Et pour « Parto, m’affretto », Giunia en vient carrément à se mutiler, s’entaillant les bras et même la joue, pour mieux ensanglanter la robe de mariée qu’on lui impose de revêtir.

 

Mais ce n’est pas tout ! Curieusement, le chœur, qui n’a guère dans cet opéra que deux interventions très ponctuelles, apparaît comme une faune de Gothics blafards aux airs de morts-vivants. Et le confident du dictateur, Aufidio, en tenue du XVIIIe siècle, a depuis le début un vague air de zombie. Tout s’explique à la fin du deuxième acte, quand Silla, après avoir reçu quatre balles à bout portant sans en être autrement incommodé, finit par mordre à belles dents le cou de Giunia. Logiquement, celle-ci devient à son tour un vampire à l’acte suivant ; par amour, Cecilia lui offre son sang en s’ouvrant la main à l’aide d’une paire de ciseaux, puis lui tend son cou à mordre. Pourtant, à l’issue du spectacle, tout rentre dans la normale : la police vient arrêter le tyran et délimiter une scène de crime.

 

Libre à chacun de décider si cette production va trop loin ou, au contraire, dynamise la forme ô combien codifiée de l’opera seria. L’exécution musicale, elle, devrait faire l’unanimité. Dans la fosse, Antonello Manacorda profite de chaque occasion de révéler l’humanité des personnages, notamment grâce au travail sur le sens des récitatifs. Bien que constitué d’instruments modernes, l’orchestre de La Monnaie sonne ici de façon tout à fait adéquate.

Les chanteurs réussissent, eux, à interpréter des airs d’une difficulté souvent diabolique tout en répondant aux exigences de la mise en scène. C’est sur le premier air de Silla, « Il desio di vendetta », que s’ouvrait le disque de Jeremy Ovenden, Mozart – an Italian Journey paru en 2012 chez Signum Classics : le ténor britannique est ici à son affaire, avec un personnage dont le timbre n’a pas à séduire, et le rôle est relativement épargné puisque son créateur était un chanteur de seconde zone pour qui Mozart dut simplifier sa partition. La palme du numéro d’actrice revient peut-être à la sœur du dictateur, à qui Ilse Eerens prête une voix limpide, tout en composant un personnage de grande fille souffrant d’un léger retard mental. Celia passe tout le spectacle à trimballer une maison de poupée et à jouer avec des Barbies mâles et femelles représentant les protagonistes de l’opéra ; dès son premier air, elle démembre la poupée Cecilio, et on la verra au deuxième acte mimer une copulation violente entre Ken-Cinna et Barbie-Celia elle-même… On saluera aussi la prestation scénique de Simona Šaturová, Cinna androgyne et ambigu, qui sait également donner un certain relief à ses interventions. Et dans un genre franchement caricatural, Carlo Allemano est un Aufidio grimaçant et sinistre ; si la voix paraît quelque peu ternie par le passage des années, elle conserve une remarquable agilité. Mais les deux artistes les plus remarquables sont les titulaires des deux rôles principaux. En Giunia, Lenneke Ruiten parvient à animer d’une réelle vie dramatique ses différents airs, et si l’expressivité l’emporte parfois sur le beau son, on ne se plaindra pas que le personnage devienne de chair et de sang (c’est le cas de le dire). Et l’on se régale du timbre somptueux d’Anna Bonitatibus, Cecilio profondément émouvant de la première à la dernière minute, d’une virtuosité sans faille. Si vous ne supportez pas de regarder ce spectacle, écoutez-le au moins, ne serait-ce que pour elle.

 

 

Laurent Bury

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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