L’Homme d’avant la Chute au Théâtre des Champs-Élysées :

La Création de Joseph Haydn

Théâtre des Champs-Élysées, concert du samedi 1er février 2020

 

 

Joseph HAYDN, Die Schöpfung (1798)

 

Mari Eriksmoen soprano
Patrick Grahl ténor
Florian Boesch basse
Orchestre des Champs-Élysées
Collegium Vocale Gent

 

Philippe Herreweghe direction

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Philippe Herreweghe offrait samedi 1er février au public du Théâtre des Champs-Élysées une interprétation lumineuse de La Création de Joseph Haydn. Une économie d’effets qui n’est jamais austère, le refus de la pompe facile que peut permettre un tel monument, la direction du chef gantois souligne l’expressivité de ce chef d’œuvre du classicisme viennois.

Admirateur de Haendel, le maître de chapelle du prince Esterházy compose une œuvre qui rompt avec la tradition des oratorios en latin et adopte la langue nationale. Au demeurant, la piété que l’œuvre manifeste est assez éloignée de la ferveur baroque d’un Caldara : l’ironie délicate de La Création, que souligne la direction tout en souplesse de Philippe Herreweghe, fait plutôt songer au déisme voltairien. C’est une humanité d’avant la Chute – a-t-elle jamais eu lieu ? - qui est mise en scène.

 

Au carrefour des Lumières et du romantisme naissant. Le récit de cette Création n’a rien de dramatique, car il s’agit moins de raconter une histoire que de peindre des forces et des sentiments pleinement humains. La symbiose entre l’orchestre des Champs-Élysées et son chef est totale. Dès l’ouverture, les divers pupitres, cordes et vents, dialoguent ou s’opposent, laissant entendre de discrètes dissonances, comme un écho du chaos qui règne alors dans l’univers. Au demeurant, le chef fait entendre, plus d’une fois, le souvenir des merveilleux quatuors à cordes du maître viennois. Ce jeu subtil entre un orchestre intimiste et le caractère néanmoins grandiose de l’œuvre fait tout l’intérêt de l’interprétation proposée par Philippe Herreweghe.

Le chœur du Collegium Vocal de Gand est somptueux. L’étendue de sa palette impressionne : tantôt il peint avec une infinie délicatesse l’esprit de Dieu planant sur l’univers (ouverture), tantôt l’effondrement dramatique des forces des ténèbres, tantôt encore il chante les louanges à Dieu qui ponctuent le récit. C’est en coloriste que Philippe Herreweghe dirige les phalanges réunies sur le plateau du Théâtre des Champs-Élysées : l’auditeur pense entendre une symphonie avec chœur ou même un moderne poème symphonique, tant les contrastes nombreux peignent un tableau pittoresque de ce monde naissant.

Les effets dramatiques sont singulièrement marqués dans la première partie pour peindre un désordre d’où surgissent montagnes et constellations : c’est là un reflet musical de cette esthétique du sublime, théorisée par les philosophes de la seconde moitié du XVIIIe siècle (Kant, Burke), dont la littérature romantique, qui « invente » la nature, sera si friande. La seconde partie se fait plus bucolique et pastorale - voire pré-beethovénienne -, alors que sont créées les espèces animales, quand la troisième est tout entière placée sous le patronage de l’harmonie céleste et du bonheur conjugal.

 

Oratorio prométhéen ou bourgeois ? L’équilibre entre les voix des solistes et celles des chœurs se trouve parfaitement réalisé. Dès le tout début de l’œuvre, il est mis au service des contrastes chers à Haydn avec la basse Florian Boesch (Raphaël), bientôt relayée par le ténor Patrick Grahl (Uriel), toujours avec en contrepoint subtil le Collegium Vocale. Philippe Herreweghe paraît avoir souhaité la rencontre entre une musique au service de la narration, comme de juste après la réforme gluckiste, et des voix qui nous conduisent aux frontières du lied. La mise en scène de la naissance du monde s’effectue ainsi avec énergie, légèreté et humour. Florian Boesch, dont le timbre manifeste une belle rondeur, joue des sonorités imitatives en plus d’un passage, qu’il s’agisse de peindre la neige ou les essaims d’insectes. Très vite la soprano Mari Eriksmoen (Gabriel) se démarque par sa voix aérienne et sa virtuosité lorsqu’elle prend le relai du récit du deuxième jour de la Création. L’air consacré aux oiseaux, notamment à l’aigle (deuxième partie), est particulièrement réussi et à la délicatesse du timbre répond celle des flûtes. Les trois interprètes se passent sans cesse le relai du récit de cette semaine si haute en couleurs et le public est ravi de cette histoire contée par Philippe Herreweghe.

La dernière partie, consacrée à l’avènement de l’humanité, couronne l’œuvre dans une atmosphère de tendre ironie. Florian Boesch et Mari Eriksmoen campent des Adam et Ève énamourés dans deux magnifiques duos. L’harmonie matrimoniale ainsi mise en scène n’est pas très loin de l’opera buffa. Tout cela est joliment bourgeois, comme un écho de la Vienne Biedermeier prête à éclore.

 

Patrice GAY

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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