L'enthousiasme d'une contemporaine d'Hector Berlioz, présente (par l'esprit) à La Damnation de Faust de la Philharmonie de Paris

 

 

Philharmonie de Paris, mercredi 15 janvier 2020

 

DISTRIBUTION

Faust Paul Groves

Marguerite  Karine Deshayes

Méphistophélès Ildebrando d'Arcangelo

Brander Renaud Delaigue

Orchestre de Paris, dir. Tugan Sokhiev

Choeur de l'Orchestre de Paris, Choeur d'enfants de l'Orchestre de Paris, dir. Lionel Sow

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mademoiselle Félicité Charmille

à

M. Hector Berlioz

Paradis des musiciens

(aux bons soins de Sainte Cécile)

Mon très cher Maître,

 

Je sais que vous ne quittez que très rarement la cohorte des anges et des séraphins qui gravitent autour de notre vénérée sainte Cécile, aussi mon esprit n’a-t-il pas été surpris de ne pas croiser le vôtre mercredi dernier, pour l’exécution de ce que la postérité a consacré comme l’un de vos plus parfaits chefs-d’œuvre, je veux parler de La Damnation de Faust dont notre ami Gérard signa le poème et que vous mîtes si magistralement en musique.

 

Permettez-moi de vous signifier ici, au risque d’exposer notre vieille amitié aux reproches que vous êtes parfaitement en droit de me faire, le tort que vous eûtes de ne pas m’accompagner.  Outre le fait de découvrir ce nouveau temple de la musique dont Paris s’enorgueillit depuis maintenant cinq ans – et dont l’extravagance et la démesure s’accordent si bien à celles de votre art –, vous eussiez également entendu votre chef d’œuvre tel que, sans aucun doute, les forces vives de votre génie l’avaient conçu. Un chef- d’œuvre servi par un Orchestre de Paris époustouflant, et des chœurs (ceux précisément de l’Orchestre de Paris), mon Dieu !... d’une justesse, d’une précision , d’un enthousiasme remarquables. Quelle virtuosité dans le chœur des paysans de la première partie ou dans le double-chœur des soldats et des étudiants de la seconde ! Quand on songe aux innombrables souffrances qu’engendrèrent, entre autres pages, ces deux fameux morceaux pendant les répétitions qui précédèrent la création de l’œuvre…

 

Mais si le concert de mercredi fut mémorable, c’est avant tout en raison de la présence d’un jeune chef russe. Eh oui mon cher Hector, votre notoriété est devenue telle à Paris que l’on fait maintenant venir des musiciens des contrées les plus reculées pour exécuter votre musique ! Ce Tugan Sokhiev, croyez-moi sur parole, n’est rien moins que votre alter ego, au-delà des distances spatiales et temporelles qui vous séparent. Quels gestes souples et dans le même temps pleins de précision dans sa direction ! Quelle fièvre, quel enthousiasme, quel soin à rendre le plus fidèlement possible chacune de vos volontés… Oserais-je le dire ? Jamais encore, et certainement pas lorsque nous étions encore « de leur monde », je n’avais été saisie par autant d’émotions à l’écoute de votre musique. Et si la possibilité de perdre connaissance était encore offerte aux purs esprits que vous et moi sommes devenus, croyez bien que, lors de la fameuse course à l’abîme, je me serais évanouie de frayeur, comme vous le fîtes d’émotion en écoutant l’Iphigénie de notre bien aimé chevalier Gluck.

 

Et les chanteurs me direz-vous ? Sur ce point, les choses furent plus inégales… Saviez-vous que le Diable lui-même pouvait être malade ? C’est pourtant ce qui est arrivé à notre pauvre Méphisto, M. Ildebrando D’Arcangelo, qui eut bien du mal à rendre justice aux beautés dont vous avez émaillé sa partie, en raison certes d’une évidente indisposition, mais aussi d’une prononciation assez imparfaite de notre langue et donc d’un rendu très incertain de la beauté des vers de Gérard. Quand à M. Paul Groves, qui interprétait le rôle-titre, il eut bien des difficultés à venir à bout des longues phrases chargées d’émotion et d’aigus périlleux du si beau duo d’amour… Heureusement, nul accident n’est venu troubler l’ "Invocation à la Nature", même si la ligne de chant est restée tendue et incertaine pendant ce sublime morceau…

 

Un Faust sans Faust n’est pas un Faust, me direz-vous ! Certes, mais nous avions une Marguerite de premier plan, mon cher Hector: Karine Deshayes, qui n’eut aucun mal à faire oublier mademoiselle  Hortense Duflot-Maillard, créatrice du rôle. Une Marguerite tendre, forte, amoureuse, passionnée comme vous les aimez. À la diction parfaite, au style châtié, d’une musicalité exemplaire. Une nouvelle Caroline Branchu ?

 

À vous de me le dire, mon cher maître, si toutefois vous acceptez de suivre, pour le prochain concert de cette cantatrice (qui aura lieu le 27 janvier dans une salle étrangement nommée « l’ Éléphant Paname »)…

 

… votre très fidèle et toujours dévouée Félicité Charmille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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