Opéras en streaming

 

 

BERLIOZ, LA DAMNATION DE FAUST- Rome

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photos : Yasuko Kageyama | Teatro dell'Opera di Roma

 

 

Légende dramatique en 4 parties, livret du compositeur et d'Almire Gandonnière (d'après Geothe et Nerval), créée à Paris (Opéra-Comique) le 06 décembre 1846.

 

 

DISTRIBUTION


Faust   Pavel Černoch
Méphistophélès   Alex Esposito
Marguerite   Veronica Simeoni
Brander   Goran Jurić

 

Orchestre et chœurs de l’Opéra de Rome    Daniele Gatti

Mise en scène   Damiano Michieletto

 

 

 

La Damnation de Faust à Rome, ou le grand Trudinxé burrudixé 

de Damiano Michieletto

 

 

On se réjouissait de pouvoir découvrir en streaming La Damnation de Faust vue par Damiano Michieletto, l’un des metteurs en scènes les plus en vue du moment, auteur de spectacles visuellement et dramatiquement souvent très forts. Qui plus est, ces soirées romaines arrivaient sur nos écrans précédées d’une réputation très flatteuse, la critique s’étant montrée en général complètement conquise. Est-ce parce que nous attendions beaucoup (peut-être trop) de ce spectacle ? Est-ce parce que la captation audiovisuelle atténue nécessairement la beauté et la force du spectacle ? Toujours est-il que nous n’avons pas été convaincu.

 

Michieletto ne cherche pas à insuffler aux deux premières parties la dimension narrative dont elles sont, il faut bien l’admettre, dépourvues. Il choisit de faire se succéder plusieurs tableaux, en évitant bien sûr très soigneusement tout ce qui pourrait évoquer les paroles du livret ou entrer en résonance avec la musique. Comme toujours en ce cas-là, on oscille entre le « Pourquoi pas ? » (Faust sur un lit d’hôpital, ayant été endormi et semblant plus ou moins fantasmer sa rencontre avec Marguerite) et le « Mais pourquoi donc ? » : pourquoi l’arrivée de ce vieil homme que Faust couche dans son propre lit ? Pourquoi découvre-t-on que le rat de la chanson de Brander n’était autre que ce même vieil  homme, lequel est tué à la fin de la chanson ? Pourquoi Faust, pendant la marche hongroise, subit-il une forme de bizutage, debout sur une table, pantalon baissé, recevant moult projectiles lancés par des jeunes hommes pendant que d’autres filment la scène avec leur smartphone ? On pourra rétorquer que, visuellement, la violence de la scène correspond à celle de la musique. Soit. Mais la vision d’employés fuyant une usine pharmaceutique venant d’exploser pourrait tout aussi bien faire l’affaire…. Ou bien celle d’une alpiniste en difficulté pendant l’ascension du Pic du Midi. Ou encore celle d’une course-poursuite entre des délinquants et les forces armées. Bref, les images proposées par Michieletto n’apparaissent jamais nécessaires, et le simple fait qu’elles ne correspondent en rien à la dramaturgie de l’œuvre dont elles se servent ne suffit plus (depuis longtemps) à surprendre le spectateur et à maintenir son intérêt. On a écrit que grâce à Michieletto, l’œuvre était heureusement débarrassée d’un romantisme quelque peu encombrant. Soit… Mais pourquoi ne pas débarrasser également Les Précieuses ridicules de leur comique encombrant ? Phèdre de son tragique encombrant ? La Cantatrice chauve de son absurde encombrant ? Les Dialogues de Platon de leur philosophie encombrante ?

 

Les deux dernières parties, nettement plus narratives par nature, convainquent davantage. Certains tableaux donnent une fâcheuse impression de déjà vu ou de facilité, tel le Paradis dont Faust et Marguerite, nouveaux avatars d’Adam et Ève, sont chassés par un Méphisto déguisé en serpent (au cas où l’on n’aurait pas compris, Méphisto branche une enseigne lumineuse « Paradisus » dont les lettres roses s’allument, « gag » vu, revu et re-revu depuis quelque trente ans…). D’autres agacent par leur parfaite vacuité (Marguerite vidant consciencieusement sur sa tête, un à un, six ou sept verres d’eau alignés sur une petite table disposée auprès d’elle pendant « Déjà, la nuit entière… »). D’autres sont visuellement très forts et marquent durablement les esprits (Méphisto se substituant in extremis à Marguerite au moment où Faust s’apprête à baiser sa bouche ; la course à l’abîme, au cours de laquelle Faust et Méphisto se couvrent  le visage et le corps d’une immonde pâte noirâtre, tandis que Marguerite essaie désespérément d’ouvrir la porte qui lui permettrait de rejoindre son bien-aimé et, peut-être, de le sauver – une scène magistrale si elle n’était gâchée par les images inutiles et vulgaires du viol de Marguerite par Méphisto. Bref, c’est (trop) peu, et plutôt décevant de la part d’un metteur en scène par ailleurs capable, répétons-le, de spectacles très impressionnants.

 

On peut, en réfléchissant bien, trouver une sorte de logique et de trame narrative à la vision de Michieletto : Marguerite, in fine, aurait sauvé Faust au prix de sa propre vie. Cela expliquerait l’apparition du cercueil - qui serait donc celui de la jeune femme – au premier acte. Faust, désespéré d’avoir perdu sa bien-aimée, aurait tenté de se suicider (d’une balle dans la tête, d’où le bandage qui entoure son crâne ?) et il revivrait, sur son lit d’hôpital, ses aventures passées sur le mode du cauchemar. Mais tout ceci reste sujet à caution (Marguerite n’est peut-être pas morte puisqu’elle se précipite, éplorée, au chevet de Faust hospitalisé), est fort alambiqué, et peut-être faut-il finalement ne pas chercher de sens à l’enchaînement des scènes tel qu’on nous le présente…

 

Musicalement, la soirée ne décolle jamais vraiment non plus. La faute n’en revient pas à Daniele Gatti, bien au contraire : sa direction flamboyante, attentive aux détails comme à la trajectoire générale de l’œuvre, sert au mieux l’œuvre de Berlioz – et l’orchestre de l’Opéra de Rome est en très grande forme.  Les chœurs, en revanche, font entendre un certain manque d’homogénéité et quelques décalages ou imprécisions rythmiques (surtout dans les deux premières parties) d’autant plus surprenants que le metteur en scène les a sagement placés assis face au chef d’orchestre pendant toute la représentation. Les trois principaux chanteurs chantent dans un français non parfait mais globalement soigné. Veronica Simeoni s’implique pleinement en Marguerite, dont elle offre une incarnation très émouvante. Le vibrato n’est malheureusement pas toujours parfaitement contrôlé (surtout dans l’aigu), ce qui génère une émission parfois assez instable. Pavel Černoch est très crédible en Faust et est comme toujours fort touchant. Les aigus du duo d’amour le poussent néanmoins dans ses derniers retranchements, et l’on regrette que la ligne de chant soit ici ou là entachée de petits sanglots plutôt étrangers à l’esthétique de ce répertoire. C’est peut-être Alex Esposito qui se montre le plus convaincant, même si la voix est étonnamment claire pour le rôle : faisant alterner éclats vocaux et allusions perfidement susurrées, il donne à voir un diable tout à la fois virevoltant, cabotin et effrayant.

 

Bref, finalement, un grand Trudinxé burrudixé  pour rien – ou pas grand-chose…

 

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

gallery/le docteur miracle 1 (c) michel slomka

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© Marc Ginot

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