Mozart & La Flûte enfrançais : Avignon avant Versailles  

 

 

Opéra Grand Avignon, 27 décembre 2019

 

Direction musicale Hervé Niquet
Mise en scène, scénographie et lumières
Cécile Roussat et Julien Lubek
Costumes Sylvie Skinazi
Assitante décors Elodie Monet
Assistants lumières Marc Gingold
 
Pamina Florie Valiquette
La Reine de la Nuit Chantal Santon-Jeffery
Papagena Pauline Feracci
Première Dame Suzanne Jerosme
Deuxième Dame Marie Gautrot
Troisième Dame Mélodie Ruvio
Tamino Mathias Vidal
Papageno Marc Scoffoni
Sarastro Tomislav Lavoie
Monostatos Olivier Trommenschlager
L’Orateur Matthieu Lécroart
Premier Prêtre, Homme en armure Matthieu Chapuis
Deuxième Prêtre, Homme en armure Jean-Christophe Lanièce
 
Chœur de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre Régional Avignon-Provence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est au sein d’une salle d’opéra éphémère, l’« opéra confluence » en périphérie d’Avignon (accueillant son public alors que son aïeul du centre-ville se refait une beauté), que s’est jouée ce vendredi 27 Décembre une œuvre de circonstance : La Flûte enchantée de Mozart. De circonstance, car la période de Noël est en effet propice pour assister à cet opéra-féérie, laissant au vestiaire notre corps d’adulte avec son manteau, pour réentendre et revoir le singspiel du compositeur autrichien avec l’innocence d’une première fois.

 

C’était aussi, pour une grande part du public, l'occasion d'assister pour une première fois à une Flûte enchantée dans une version intégralement traduite en français. Pas d’emprunts à l’œuvre méconnue Les mystères d’Isis, qui au début du XIXe siècle avait proposé sur la scène française une traduction du singspiel mozartien, tout en se permettant de rajouter çà et là des extraits de La Clemenza di Tito ou Don Giovanni. C’était, en Avignon, une flûte intégrale : une Flûte en français. D’après le chef d’orchestre Hervé Niquet, le texte provient de plusieurs traductions du XIXe siècle (peut-être Castil-Blaze ?), pour des résultats tantôt heureux (« l’amour est un oiseau volage », « autant en emporte le vent »), tantôt moins (« Papageno joyeux et hop la la », « la belle Pamine n’a guère bonne mine », et, notre favori : « mourir de trépas »). La traduction est du reste très classique et respecte souvent littéralement son hypotexte. Les dialogues parlés propres au genre du singspiel ont été également traduits, quelquefois réadaptés sans doute à notre monde moderne.

 

C’est donc une prosodie inédite que les chanteurs ont dû apprendre pour camper leur rôles qui, musicalement, sont jalonnés des airs les plus célèbres de l’histoire de l’opéra. Ainsi, la grande maîtrise de la prononciation de Mathias Vidal (habitué au répertoire de Rameau) a servi une voix toute en finesse et sans aucune faute de goût. Il a pu donner la réplique à une Pamina tout aussi accomplie, Florie Valiquette sachant moduler sa tessiture haute pour faire convenir sa voix à la typologie de « soprano désincarnée » qu’exige le rôle. Marc Scoffoni incarne quant à lui un Papageno convaincant et attachant, son jeu d’acteur ayant cerné le superbe trublion qu’est le personnage. Sur ce point, les choix de jeu d’acteur des deux rôles principaux peuvent parfois interroger, tant leur emphase et leur infantilisation dans le ton choisi ont tendance à dénoter avec leurs interventions chantées. La Reine de la nuit de Chantal Santon-Jeffery a eu ce soir-là certains problèmes de technique et de tessiture, alors même que son premier air a été baissé d’un demi-ton, et d’un ton entier pour le second. Seul bémol de la soirée. Sarastro (Tomislav Lavoie) et Monostatos (Olivier Trommenschlager) ont solidement assuré leur rôle. De même pour les Trois Dames (mention spéciale à la soprano Suzanne Jerosme) et les Trois Enfants (dont au moins un, voire deux, n’était cependant pas un enfant). La direction d’Hervé Niquet est comme à son habitude très dynamique et très précise dans les choix de couleurs et de timbres qu’il a voulu extraire de l’Orchestre Régional Avignon Provence. Les chœurs de l’Opéra Grand Avignon ont réalisé leur intervention de part et d’autre de la fosse d’orchestre, choix intéressant dans la spatialisation du son. Dans la même idée, deux grandes colonnes d’enceintes ont été installées pour faire entendre les quelques sound effects qui parcourent l’œuvre (un bruit de serpent et au moins 22 coups de tonnerre – toujours le même d’ailleurs), synchronisés avec les jeux de lumière qui servaient la mise en scène.

 

La scénographie de Cécile Roussat et Julien Lubek était à ce propos vraiment remarquable, et nécessite que l’on s’y attarde. On note de nombreuses influences hétéroclites qui enrichissent significativement l’expérience sonore. Nous avons d’abord l’impression d’assister à un dessin animé, où des personnages en modèles réduits par rapport aux décors se meuvent le plus souvent en synchronisation avec la musique : c’est du mickeymousing. Mais la plus grande inspiration pioche des éléments propres au cirque, avec une troupe d’acrobates qui réalise en parallèle de l’histoire une deuxième trame. Ainsi, nous les voyons emprunter tout autant d’accessoires au cirque qu’il est possible : monocycle, quille de jonglage, colombes (vraies!), corde de funambule, et claquettes (ce numéro étant réalisé sur le glockenspiel – association aussi insolite qu’intéressante) et même… pole dance ! Les épreuves de Tamino sont donc assurées par une doublure dont les acrobaties témoignent de la difficulté du personnage à triompher. Sur ce point, les « chanteurs modèles-réduits » sont parfois réduits au rôle de fond sonore accompagnant le visuel très riche de la scène – mais la mise en scène l’avait annoncé dès le départ, lorsque l’orchestre commence l’ouverture après qu’un acrobate a allumé un phonographe. Nous avons ainsi l’impression d’assister à ces célèbres spectacles viennois de marionnettes qui se servent des musiques de Mozart pour donner vie à leurs pantins. D’autres éléments subtils gagent de la qualité de lecture des metteurs en scène : ombres chinoises, arbre mobile tout en acrobates lorsque Papageno veut se pendre, traditionnelle grande robe de la reine de la nuit réservée pour le final. Mais ce qui dépasse l’ensemble est probablement, au-delà de la forme, le fond de ce qui est raconté. Nous sommes au premier acte dans une chambre où Tamino est endormi. Tous les personnages vont sortir d’un endroit du décor (Papageno du lit, Monostatos de la cheminée, la Reine de la nuit d’un portrait…). Le temple de Sarastro est quant à lui symbolisé par une immense bibliothèque, gage du savoir et de la connaissance. Le deuxième acte se passe, précisément, à l’intérieur de cette bibliothèque, où des livres immenses servent de points d’entrée et de sortie aux personnages. La traduction française se permet même une mise en abyme lorsque Pamina et les trois enfants chantent devant une page du livret original. Les successions de scènes se font ainsi au gré des successions de pages. À la fin, tout s’éclaire : l’histoire était en fait racontée par Sarastro, père d’un tout petit Tamino endormi, avec autour, un exemplaire de chaque personnage. La chambre, les livres : tout cela n’était qu’une féérie, un conte animé de Noël.

 

C’est donc plein de ces histoires d’enfant que la traduction française de Die Zauberflöte s’est conclue. Un spectacle qui sera porté à Versailles où une captation DVD est prévue. Par chance, le DVD ne pourra montrer ce que nous avons pu voir dans la fosse d’orchestre en sortant : les musiciens jouaient depuis le début sur l’édition Bärenreiter de la version originale allemande… les gredins !

 

 

Tom Mébarki 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse