Le retour de Don Carlo et d'Alagna

 

Opéra National de Paris, représentation du 31 octobre 2019

 

Direction musicale : Fabio Luisi
Mise en scène : Krzysztof Warlikowski

Décors et costumes : Małgorzata Szczęśniak
Lumières : Felice Ross
Vidéo : Denis Guéguin
Chorégraphie : Claude Bardouil
Dramaturgie : Christian Longchamp
Chef des Chœurs : José Luis Basso

Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris


Filippo II : René Pape
Don Carlo : Roberto Alagna 
Rodrigo : Étienne Dupuis
Il Grande Inquisitore : Vitalij Kowaljow
Un frate : Sava Vemić
Elisabetta di Valois : Aleksandra Kurzak 
La Principessa Eboli : Anita Rachvelishvili
Tebaldo : Eve-Maud Hubeaux

Una Voce dal cielo : Tamara Banjesevic
Il Conte di Lerma : Julien Dran
Deputati fiamminghi : Pietro Di Bianco, Daniel Giulianini, Mateusz Hoedt, Tomasz Kumiega, Tiago Matos, Danylo Matviienko
Un Araldo : Vincent Morell
Inquisitori : Vadim Artamonov, Fabio Bellenghi, Marc Chapron, Enzo Coro, Julien Joguet, Kim Ta
Corifeo : Bernard Arrieta

 

 

Deux ans après la production triomphale du Don Carlos de Verdi dans sa version originale en cinq actes et en langue française, l’Opéra de Paris repropose Don Carlo, cette fois en italien, toujours avec la mise en scène de Krzysztof Warlikowsky.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous avions déjà admiré cette mise en scène qui interprète avec efficacité le drame politique et sentimental verdien en mettant en exergue l’abîme psychologique qui corrode les protagonistes. Le metteur en scène nous propose des espaces scéniques au décor essentiel et aux boiseries sombres, qui reprennent vaguement le style décoratif des années 1940. L’Espagne de Franco qui s’y élève comme une ombre inquiétante est peut-être un choix facile, mais son mérite est de rendre avec efficacité l’austérité d’un pouvoir corrompu par le fanatisme religieux. Les scènes sont souvent animées par des projections en noir et blanc qui font l’effet de vieilles bobines salies par le temps. Ces images devraient nous transmettre le déchirement intérieur des quatre personnages principaux, et si leur fonction didascalique nous agace un peu, elles confèrent cependant une certaine force visuelle à l’action. Les relations entre les personnages sont étudiées sous plusieurs angles de vue et en particulier celle entre Don Carlo et Rodrigue dont le lien d’amour et d’amitié est centré avec force et efficacité dramatique. C’est en réalité cet amour-là qui est jalousé par l’attachement possessif de Philippe envers le jeune marquis. Par conséquent le thème de l’amour entre Don Carlo et Elisabetta et le scandale qui en découle passent presque au second plan, nous touchant moins que ce triangle masculin qui est au centre du drame et qui se termine par le sacrifice de l’élément perturbateur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur le plan interprétatif, la réalisation bénéficie d’un cast de premier ordre, et d’un orchestre  de l’Opéra National de Paris somptueux. Fabio Luisi conduit avec élégance et mesure l’une des partitions les plus complexes de Verdi, dont il maîtrise parfaitement la syntaxe crépusculaire. Exploitant avec brio la richesse des registres dramatiques et les contrastes sonores dont abonde Don Carlo, le chef italien se confirme encore une fois comme l’un des plus grands interprètes « verdiens » du moment. Cette efficacité est confortée par la distribution vocale. Roberto Alagna, qui retrouve visiblement sa forme vocale après l’indisposition qui l’avait contraint d’abandonner la représentation au cours de la première, se montre encore à l’aise dans le rôle de Don Carlo. Un rôle qu’il connaît bien et qui s’accorde bien à sa voix, mettant en valeur les qualités de son registre central, la beauté du phrasé, une technique prodigieuse et sa constante générosité, malgré quelques aspérités dans l’aigu qui montrent encore les signes d’une reprise graduelle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour rendre l’épaisseur de ce monarque, que Voltaire définissait comme « le démon du midi, parce qu'il troublait toute l’Europe », René Pape déploie une émission vocale granitique qui brille par la beauté  somptueuse du registre grave et la capacité à nuancer en demi-teintes les passages les plus ardus, où l’art du chanteur est sublimé par celui de l’acteur. Des qualités aptes à nous offrir un « Ella giammai m’amo » d’anthologie et un terrifiant duo avec le Grand Inquisiteur – dont la cruauté démoniaque est bien rendue par l’émission puissante et homogène de la basse Vitalij Kowaljow.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Autour de cette figure de monarque autoritaire autant qu’affaibli, deux personnages occupent une place centrale et déterminent directement ses actions : Rodrigue, Marquis de Posa et la Princesse Eboli. Ce sont probablement eux les deux personnages les mieux exploités par Warlikosvky. D’un côté Rodrigue, le jeune rêveur idéaliste qui se bat pour la paix et la liberté dans la Flandre, mais qui abandonne son combat pour sauver la vie de Don Carlo en se sacrifiant pour lui, est servi par la voix ductile et par le beau timbre du baryton canadien Étienne Dupuis, dont la puissance vocale, la diction parfaite et le sens noble de la phrase annoncent un baryton verdien digne d’un Cappuccilli, malgré un jeu d’acteur peut-être moins convaincant. De l’autre, Eboli. Femme-fatale ambiguë et conspiratrice, que la jalousie mène à la trahison et enfin, à un repentir trop tardif, servie admirablement par Anita Rachvelishvili. La jeune mezzo qui s’approprie le personnage avec puissance et émotion a remporté les acclamations les plus triomphales du public, ainsi que notre mention spéciale. Ses capacités vocales et sa prodigieuse gestion dans le passage du registre de poitrine à l’aigu, en particulier dans l’air du deuxième acte « Nel giardin del bello », montre toute l’ampleur et la maîtrise de son instrument dont elle joue avec une certaine délectation. Et si son aisance sur scène et son charisme brillent autant que sa voix au cours de tout l’opéra, c’est au quatrième acte, dans l’air « O don fatale » que cette grande artiste est capable de nous émouvoir au plus haut degré.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les rôles de composition et la direction du chœur puissante et efficace de José Louis Basso assurent enfin un spectacle émouvant et réussi, digne du meilleur Verdi.

Raffaele d'Eredità

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans le rôle d’Elisabetta di Valois, Aleksandra Kurzak nous convainc par la beauté du timbre et la facilité dans les nombreux passages de registre. Son Elisabetta montre le déchirement d’une âme jeune et désemparée dans une cour hostile ; son approche vocale du personnage d’Elisabetta est certes plus lyrique que dramatique, et son chant dans « Tu che la vanità » au cinquième acte nous fascine plus qu’il ne nous émeut. Mais la soprano polonaise rend bien la fragilité du personnage et devient touchante en victime de la violence de son mari, un Philippe II magistral, celui de René Pape, qui peint en couleurs sombres un Empereur fragilisé fuyant dans l’alcool les épreuves du pouvoir et ses cauchemars, tout comme son malheureux ménage.

Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak , René Pape

Roberto Alagna, Etienne Dupuis

Roberto Alagna, Aleksandra Kurzak 

René Pape

Anita Rachvelishvili, Etienne Dupuis 

© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

© Vincent Pontet / Opéra national de Paris

© Vincent Pontet / Opéra national de Paris