Les Boréades ou le triomphe d’Abaris

Opéra Royal de Versailles, version de concert, vendredi 24 janvier 2020

 


DISTRIBUTION

 

Deborah Cachet Alphise
Caroline Weynants Sémire, L´Amour, Polimnie
Mathias Vidal Abaris
Benedikt Kristjánsson Calisis
Benoît Arnould Adamas
Tomáš Šelc Borilée
Nicolas Brooymans Borée
Lukáš Zeman Apollon

 

Collegium 1704
Václav Luks Direction musicale

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’était le vendredi 24 janvier, à l’Opéra Royal. Le spectacle s’y arrêtait avant de se rendre à Prague et Moscou. Et notre chance est qu’il a été enregistré : heureusement, tant il en valait la peine ! (1) Car il y a trois grands vainqueurs dans cette soirée versaillaise de très haute volée. Rameau bien sûr, ainsi que Mathias Vidal, Vaclav Luks et ses musiciens.

 

Le jeune Rameau de quatre-vingts ans fait briller sa dernière oeuvre de tous les feux baroques finissant, tout en regardant vers l’avenir musical. Un Rameau qui mourut en 1764 avant la création - annulée - d’une oeuvre oubliée pendant près de deux siècles. L’histoire nous emporte dans un monde mythologique, comme la mode l’imposait alors. Cette histoire d’amour contrarié et de reine empêchée n’a rien de palpitant ni d’original. Si ce n’est que, humaine, trop humaine, la reine Alphise préfère renoncer au trône plutôt qu’à l’amour véritable. Cette tragédie en cinq actes se termine en happy end avec réconciliation générale plus qu’improbable. En cela, le livret reflète un temps où la recherche du bonheur est une idée neuve. Mais c’est aussi, avant tout, une exaltation et un triomphe du lignage, car tout s’arrange dès lors que les origines divines d’Abaris, son amoureux, le mettent au rang de la famille royale. Quant à la musique, elle nous propose une riche soyeuse collection de perles musicales, de danses variées, d’airs à la beauté renouvelée qui nous laissent envoutés.

 

C’est l’incroyable Abaris, personnage central, amoureux balloté par les évènements et les éléments déchaînés, orage ou tempête, qui domine le plateau vocal. Mathias Vidal, époustouflant de présence, d’engagement, de santé vocale, nous bouleverse, aussi inspiré dans la vaillance que dans le mezza-voce ou des pianissimi venus du tréfonds de l’âme. Il a donné une vision déchirante de l'air « Lieux désolés » qui n’est pas sans évoquer les abysses de « Lieux funestes », cet air que Rameau faisait résonner dans son Dardanus. Là, le temps était suspendu. Ce fut l’acmé de la soirée, entre confidence des deux flutes, douceur des cordes et perfection vocale. Quelle technique pour parvenir à une telle expression, si subtile, de tous les affects ! Quelle personnalité pour incarner avec cette autorité le fils d’Apollon ! Son air nous le montre entre suave dolorisme et vaillance furieuse. Et quand, au troisième acte, il chante « tout mon bonheur s’épanouit », nous sommes au diapason. Mathias Vidal a aussi en lui ce qui fait défaut à tant de chanteurs : la perfection de l’élocution. Car on comprend tout ce qu’il chante et cela n’a pas de prix.

 

Deborah Cachet fut une magnifique Alphise, dont la voix s’épanouit tout au long de la soirée. Leurs duos atteignent des sommets de suavité et de complicité musicale, elle émue, lui enflammé. Dans le rôle de Sémire, Caroline Weynants est égale a elle-même : sur les cimes. Rôle ingrat  car Rameau donne à ce personnage une étrange destinée : présente au premier acte seulement, Sémire est dotée de l’air le plus long, le plus contrasté, le plus difficile et le plus impressionnant de la partition, « un horizon serein ». Là aussi, la diction est parfaite, l’engagement total et la réussite absolue malgré les redoutables embûches de vocalises dramatisées. Après quoi elle quitte la scène sur ce moment que Rameau élève au rang de performance.

 

Ces trois interprètes dominent un beau plateau vocal où l’Adamas de Benoit Arnoud manque peut-être un peu de puissance, mais nullement d’élégance ; où Benedikt Kristiansson semble un peu en retrait et reste moins compréhensible que l’ensemble de ses partenaires, y compris les cinq membres du choeur tchèques sortis du rang pour incarner les petits rôles de nymphes, d’Apollon, d’Amour ou de Polymnie.

 

Toute cette soirée était portée par l’engagement infatigable de Vaclav Luks. Voilà un chef qui a su, au cours de ces dernières années, faire évoluer le Collegium 1704 - « son » orchestre - vers toujours plus de couleurs, d’homogénéité et de virtuosité instrumentale. Depuis bientôt trente ans, les choix de répertoire (allez écouter ses enregistrements de Zelenka !), ne cessent de se diversifier et tout cela porte de magnifiques fruits.

 

Vaclav Luks avait organisé son orchestre d’une façon originale, en installant côté cour les instruments du continuo, séparés du reste de l’orchestre par le clavecin et plaçant les deux bassonistes au premier rang. Sachant la place que Rameau réserve à cet instrument qu’il chérit, c’était plus que logique : évident. Et cela s’entendait, dessinant des paysages d’une incroyable suavité. Le chef a su aussi laisser une liberté bienvenue au percussionniste, qui en recueillit d’ailleurs les fruits au moment des applaudissements. Ici un tambourin ou de discrètes castagnettes, là une scansion de clochette subtile ajoutaient des moments de grâce et de rythme.

 

Dès l’ouverture, le ton était donné. Théâtrale et joyeuse, elle faisait sonner cors naturels et clarinettes de façon superlative. Car Rameau fut un des tous premiers, avec Telemann, à donner au chalumeau une place de choix dans l’orchestre. D’emblée le chef donnait ainsi la pleine mesure du chatoiement musical, secondé par ses instrumentistes hors pair. Il sait faire palpiter les surprises musicales de la partitions, dont l’incroyable entrée de vents désarticulée, plus proche de recherches expérimentales que d’un orchestre en perruques. Chacune des nombreuses danses était ciselée.

 

Le choeur n’est pas en reste, d’une clarté de diction impressionnante qui nous enchante dans l'incroyable divertissement « Jouissons, jouissons de nos beaux ans », ou dans « Régnez belle Alphise régnez » qui se change en tempête, une petite vingtaine d’années avant que Mozart ne propose dans son Idoménée, un air de soprano virant au naufrage (au sens propre !) 

 

Ce Rameau, quel inventeur et quel farceur, qui se rit des codes tout en faisant mine de les respecter…

Ce fut bien une soirée enchanteresse. Vivement l’enregistrement ! (2)

 

 

Marc Dumont

 

 

(1) Près de quarante ans après l’enregistrement de John Eliot Gardiner en 1982? La parution en CD est prévue pour Noêl prochain. Beau cadeau en perspective, d’autant que les coupes opérées pour le concert ont fait l’objet de l’enregistrement !

 

(2) En attendant, il est possible de voir « Les Boréades » données à Dijon sous la direction d’Emmanuelle Haïm à l’automne 2019 ici en replay (disponible jusqu’au 15 mai 2020). Laurent Brunner annonce d’ailleurs la venue de cette production signée Barrie Kosky en janvier 2022 à l’Opéra de Versailles :

https://www.france.tv/spectacles-et-culture/opera-et-musique-classique/1089499-les-boreades-de-rameau-a-l-opera-de-dijon.html?fbclid=IwAR1VRiS8ILBKs41DAtt_IFH2dt6xc9Fz5nzwYavAHMiic0u7Nh1xJoMnT0Q

 

 

Il y a aussi « Les Boréades » données à l’Opéra de Paris sous la direction de William Christie en 2003 qui sont visibles ici :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mathias Vidal dans le rôle d'Abaris