Les Puritains : du (très) bel canto à la Bastille !

Opéra Bastille, représentation du 13 septembre 2019

 

Elvira: Elsa Dreisig

Lord Arturo Talbot: Javier Camarena

Sir Riccardo Forth: Igor Golovatenko

Sir Giorgio: Nicolas Testé

Enrichetta di Francia : Gemma Ni Bhriain

Lord Guatiero Valton: Luc Bertin-Hugault

Sir Bruno Roberton: Jean-François Marras

Orchestre et Choeurs de l'Opéra de Paris, dir. Riccardo Frizza

Mise en scène : Laurent Pelly

 

 

Fallait-il reprendre cette production des Puritains signée Laurent Pelly, présentée pour la première fois sur la scène de la Bastille en 2013, et qui n’avait guère gagné les faveurs du public ni de la critique ? Au regard du magnifique succès remporté par les représentations actuellement données à l'Opéra Bastille, la réponse est oui.

Est-ce grâce à l’excellence de l’exécution musicale ? Ou bien la direction d’acteurs, très précise et visiblement très travaillée a-t-elle été approfondie depuis la première série de représentations ? Toujours est-il que le spectacle nous a paru moins triste et plus intéressant qu’en 2013. Certes, le recours au plateau tournant vire au système et les couinements qu’il occasionne, surtout dans les moments de recueillement (l’introduction de la folie d’Elvire !) agacent un peu ; la façon de traiter les déplacements et la gestuelle du chœur (avec sautillements en cadence et brandissement mécanique des hallebardes) reste peu compréhensible et suscite toujours (malencontreusement) l’amusement du public ; les quelques projections (le visage d’Elvira, un ciel orageux au dernier acte) et les subtils  éclairages de Joël Adam ne parviennent pas vraiment à atténuer l’impression de monotonie qui se dégage du spectacle, qui se déroule presque exclusivement dans des tons gris/gris-bleu. Mais enfin, encore une fois, le jeu des acteurs, précis et dense, convainc, et la lecture de l’œuvre, qui fait d’Elvira une femme d’emblée broyée par des événements politiques entrant en pleine contradiction avec l’aventure amoureuse qu’elle essaie de construire (elle n’y survivra pas, terrassée par l’émotion lors du chœur de réjouissances qui clôt l’œuvre) est plausible et cohérente.

 

Mais si cette reprise des Puritains triomphe, c’est avant tout pour l’extrême qualité de son exécution musicale. L’orchestre et les chœurs de l’Opéra de Paris se sont montrés en très grande forme pour ce premier spectacle de la saison, impliqués, homogènes, nuancés, répondant  avec précision aux directives d’un Riccardo Frizza inspiré : préservant de bout en bout la teneur poétique de la partition, il sait cependant, chaque fois que nécessaire – mais sans excès ni écart esthétique – la colorer d’accents dramatiques (superbe prélude du dernier acte) remportant au rideau final un très beau succès. Dans ces conditions, le fait que la partition ait subi autant de coupures (jusques et y compris dans certaines des plus belles pages de l’œuvre, tel le duo final entre Elvira et Arturo) est proprement incompréhensible et injustifiable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La distribution, pour cette reprise, est peut-être plus convaincante encore que celle de 2013. Les seconds rôles (Gemma Ní Bhriain en Henriette, dont le medium et le grave sont un peu couverts par l’orchestre, Jean-François Marras en Sir Bruno Roberton, Luc Bertin-Hugault en Lord Gualtiero Valton) sont plus que simples silhouettes et existent réellement (Luc Bertin-Hugault, notamment, fait entendre une voix fort bien projetée, aux graves profonds et assurés). Quant au quatuor principal, c’est peu de dire qu’il a triomphé…

 

Nicolas Testé, dont la ligne de chant ample et souple est constamment soignée, propose une incarnation extrêmement touchante de Giorgio (très émouvant « Cinta di fiori… » au second acte). Premiers pas pleinement réussis sur la scène de l’opéra de Paris pour le baryton Igor Golovatenko ! Le timbre, à la fois chaleureux et plein de douceur, aux couleurs étonnamment latines, est servi par une projection efficace mais sans emphase. Le cantabile de sa cavatine « Ah! Per sempre io ti perdei… » est délicatement préservé, mais le chanteur sait également faire preuve d’arrogance dans l’accent : son « Suoni la tromba… », exécuté avec la complicité de Nicolas Testé, est enthousiasmant et génère une longue salve d’applaudissements. Seul petit bémol : les vocalises concluant la cabalette « Bel sogno beato » manquent un peu de précision… Quoi qu’il en soit ce chanteur, entendu sauf erreur pour la troisième fois en France (après Onéguine à Aix et Gualtiero dans Le Pirate à Bordeaux en 2017) s’avère d’ores et déjà comme l’un des barytons les plus talentueux du moment. Ses engagements futurs le confirment : Eletski dans La Dame de pique au Metropolitan Opera de New York, Francesco (I Masnadieri) et Onéguine, à la Bayerische Staatsoper de Munich, Enrico Ashton (Lucia di Lammermoor) au Royal Opera House de Londres…. À suivre absolument !

 

Dès ses premières interventions dans le quatuor qui ouvre l’acte I, Elsa Dreisig crée la surprise : le médium et le grave, sonores, veloutés, ne sont pas ceux des chanteuses habituellement distribuées en Elvira. On se demande même un instant si cette facilité dans le grave de la tessiture lui permettra d’atteindre les aigus traditionnellement attendus dans la scène de la folie ou le duo final avec Arturo. Cette crainte s’avère rapidement non fondée : les aigus sonnent clairs et éclatants. Certes, il sont souvent chantés forte et Elsa Dreisig n’a peut-être pas la même aisance dans le registre aigu que d’autres titulaires du rôle – ce qui nous vaut des variations un peu sages dans la polonaise « Son vergin vezzosa » ou dans la scène de folie. En revanche, le personnage gagne considérablement en épaisseur dramatique, et l’émotion que dégage le chant du soprano, constamment attentif aux nuances et aux mots, remporte tous les suffrages.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Javier Camarena remporte un triomphe mémorable en Arturo. La poésie qu’il confère à son phrasé, la maîtrise du souffle, le soin accordé au legato, l’assurance dans le registre aigu (même s’il ne tente pas, ce soir-là, le contre-fa de « Credeasi, misera ! »), l’attention permanente accordée à l’alternance forte/piano sont autant de caractéristiques qui font les grands Arturo, et Javier Camarena confirme avec ces représentations parisiennes qu’il est sans nul doute l’un des meilleurs titulaires du rôle  aujourd’hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le public, ayant fait preuve d’une attention et d’un silence exceptionnels et pour tout dire rarissimes dans le grand vaisseau de la Bastille, couvre les artistes d’interminables applaudissements au rideau final. Signe de l'excellence du plateau vocal, mais peut-être aussi du plaisir d'entendre enfin ce répertoire belcantiste très injustement négligé depuis des années par la première scène nationale.

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

Elsa

Elsa Dreisig chante Elvira des Puritains

Javier Camarena : "Credeasi, misera…" à Madrid en 2016

Un extrait du duo final des Puritains par Elsa Deisig et Javier Camarena

Les choeurs de l'Opéra dans un extrait des Puritains