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VERDI, LES VÊPRES SICILIENNES - Rome

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crédits photo : Yasuki Kageyama

 

 
Opéra en cinq actes. Livret de Eugène Scribe et Charles Duveyrier. Créé à l’Académie Impériale de musique de Paris, 13 juin 1855

 

Spectacle donné en décembre 2019 au Teatro dell'Opera di Roma

 

 

 

 

 

 

Caillasse ton porc !

 

 

 

DISTRIBUTION : 

 

La duchesse Hélène   Roberta Mantegna
Ninetta   Irida Dragoti
Henri   John Osborn
Guy de Montfort   Roberto Frontali
Jean Procida   Michele Pertusi
Thibault   Saverio Fiore
Daniéli   Francesco Pittari
Mainfroid   Daniele Centra
Robert   Alessio Verna
Le sire de Béthune   Dario Russo
Le comte de Vaudemont   Andrii Ganchuk

 

 

Orchestre, chœur et corps de ballet du Teatro dell’Opera di Roma, dir. Daniele Gatti
Mise en scène Valentina Carrasco

 

 

 

La Sicile, c’est la pierre. Non pas les vieilles pierres des ruines antiques, mais d’abord la pierre comme matériau de construction. Dans cette production des Vêpres siciliennes conçues à l’automne dernier pour l’Opéra de Rome, Valentina Carrasco nous montre les habitants de Palerme comme une foule d’ouvriers du bâtiment, foule d’aujourd’hui à en juger par ses habits – bermudas, jeans, T-shirts…  Maculés par la poussière de ces pierres (même la duchesse Hélène en est un peu saupoudrée), ils ont bientôt l’idée de s’en servir contre l’envahisseur alors même qu’un bloc de pierre sert de billot aux exécutions sommaires. Les Français, eux, apparaissent d’abord vêtus d’uniformes d’une autre époque, et on se croirait plutôt dans les années 30 (le chapeau à voilette d’Hélène semble le confirmer), mais très vite ces militaires deviennent ceux que nous montrent les actualités sur les zones de conflit. Et comme le souligne à plusieurs reprises la mise en scène, leur comportement est celui des soudards en tout lieu et en tout temps : ils brutalisent, ils violentent, et leurs victimes sont avant tout, exclusivement même, semble-t-il, les femmes. Valentina Carrasco, également co-signataire de la chorégraphie du spectacle, se montre surtout inspirée dans le traitement des ballets : dans le décor très minéral de Richard Peduzzi, dont les éléments ne cessent d’aller et venir, la représentation ne sort guère d’une certaine convention, sauf quand arrivent ces moments où l’on ne chante plus, et où la metteuse en scène semble libérée de la contrainte du texte. Dès la tarentelle du deuxième acte, les soldats se mettent à lutiner une douzaine de jeunes femmes ; le livret prévoit qu’ils les enlèvent comme les Sabines mais elles finiront couchées à l’avant-scène, ensanglantées et en pleurs. Et lors du long Ballet des Saisons, ici intégralement exécuté, on voit d’abord les militaires danser avec des partenaires qui sont en fait des poupées de chiffon, auxquelles ils réserveront un sort comparable, tandis que les danseuses de chair miment les mauvais traitements en question ; les soldats partis, elles se relèveront, soigneront leurs compagnes inanimées, puis une fois lavées de leur souillure, en sous-vêtements, elles s’enverront des seaux d’eau à la tête dans une atmosphère de joyeuse complicité, digne de certaines publicités pour les serviettes hygiéniques ; on les verra ensuite enceintes, puis jouer avec des enfants, et la mystérieuse épouse de Montfort et mère d’Henri sera elle aussi présente sous les traits d’une figurante aux cheveux blancs. Plus tard, pendant la sicilienne d’Hélène, dont l’allégresse sonne forcément faux dans ce contexte, les danseurs reviennent sous l’aspect de groupes figés reconstituant quelques-unes des plus célèbres scènes de rapt de l’art occidental. Au quatrième acte, les tours imaginées par Peduzzi se transforment en bureaux de l’occupant, où l’on pratique la torture à tous les étages. Et comme prévisible, c’est caillassé que finira l’ennemi haï, lors des fameuses vêpres qui donnent son titre à l’œuvre.

 

Si ses Wagner ne font pas toujours l’unanimité, du moins Daniele Gatti a-t-il l’habitude de porter des opéras plus longs que l’ordinaire, car c’est une entreprise de longue haleine que cette version intégrale des Vêpres siciliennes : trois heures trente de spectacle, d’où, comme on l’a dit, n’ont pas été coupés les ballets qui étaient une composante essentielle du grand opéra à la française. Si c’est le chef qu’il faut remercier pour l’excellente initiative de remonter l’œuvre dans sa version originale et non en traduction italienne, loué soit-il : dans un passé récent, l’Opéra de Paris, pourtant commanditaire et créateur de cet opéra en 1855, ne l’a guère donné que dans les années 1970 (en Italien), puis pour neuf représentations en 2003 (en français, enfin). Ce respect de la partition n’empêche pas Daniele Gatti de seconder parfois les chanteurs : pour « Merci, jeunes amies », le tempo subit certains aménagements, lorsqu’un ralenti opportun peut aider la soprano à se tirer d’un air assez diabolique, dont les vocalises vont du la grave au contre-ut dièse.

 

Roberta Mantegna surmonte la plupart des écueils du rôle, ce qu’il faut mettre à son crédit et qui ne surprend pas de la part d’une interprète dont l’agenda est très majoritairement occupé par Verdi, avec d’occasionnelles incursions chez Puccini, ou chez Donizetti. Le timbre est frais, puissance et virtuosité sont au rendez-vous, et l’on ne s’étonnera pas qu’une chanteuse dont la carrière se déroule principalement dans son pays natal et dans le répertoire national paraisse un peu moins à l’aise dans notre langue (les e, é et è, toujours problématiques pour les étrangers, mais aussi les nasales et, plus curieusement, les s ici un peu chuintés). Sur ce plan, John Osborn se montre parfaitement à l’aise, habitué qu’il est de personnages comme Raoul des Huguenots ou Jean du Prophète, ce qui révèle aussi son adéquation stylistique dans le rôle d’Henri, héritier direct des héros conçus par Meyerbeer. Une des raisons pour lesquelles ces Vêpres siciliennes sont si rarement à l’affiche est peut-être que le ténor doit combiner vaillance et aisance dans le suraigu. Très bonne surprise avec le Procida de Michele Pertusi : passé le récitatif d’introduction d’ « Et toi, Palerme », où le vibrato gêne un peu, la basse se montre tout à fait adéquate dans le rôle, alors que son récent Marcel des Huguenots à Genève avait pu susciter quelques inquiétudes quant à son état vocal. Roberto Frontali complète avec bonheur ce quatuor grâce à son expérience de baryton verdien, et dans un français tout à fait respectable.

 

Bravo enfin aux forces de l’Opéra de Rome entièrement mobilisées pour une production lourde, le chœur, l’orchestre et le ballet unissant leurs efforts pour ce beau résultat.

 

Laurent Bury

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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