Disparition tragique d’un papillon dans la lagune vénitienne

Une reprise de Madame Butterfly à la Fenice de Venise

 

Venise, La Fenice, représentation du samedi 21 septembre 2019

 

Cio-cio-san : Vittoria Yeo

Suzuki : Manuela Custer

Pinkerton : Stefano La Colla

Sharpless : Luca Grassi

Goro : Cristiano Olivieri

Kate : Julie Mellor

Principe Yamadori : William Corrò

Zio Bonzo :Cristian Saitta

Orchestre et chaours du Théâtre de La Fenice, dir. Daniele Callegari

Mise en scène : Àlex Rigola, réalisée par Cecilia Ligorio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A priori, cette Butterfly, créée il y a six ans et reprise en l’absence du metteur en scène Àlex Rigola (le spectacle est réglé par Cecilia Ligorio) ne devait guère créer la surprise. C’est pourtant à un excellent spectacle qu’a pu assister le public de la Fenice ce samedi 21 septembre. Le mérite en revient à l’efficacité d’une mise en scène simple mais efficace et à une équipe de chanteurs extrêmement impliqués.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les décors et costumes de Mariko Mori sont sobres et dépouillés, et ne versent pas (complètement) dans le hiératisme stylisé d’un Bob Wilson, dont l’artiste japonaise s’inspire pourtant en partie, notamment pour le mur nu et blanc du fond de scène, que les éclairages teintent de couleurs choisies en fonction de la tension dramatique des événements, ou pour certains costumes : les longues tuniques, la robe de Kate Pinkerton. De grands galets blancs sont posés sur le sol, et une immense sculpture abstraite est suspendue dans les airs ; descendue sur le plateau au second acte, on découvre alors qu’elle représente le 8 allongé symbolisant l’infini. Dans cet espace dépouillé, Àlex Rigola/ Cecilia Ligorio imposent une direction d’acteurs très resserrée, d’autant plus marquante que l’œil n’est guère distrait par des accessoires futiles et plus ou moins exotiques. Certains choix se dérobent cependant quelque peu à l’interprétation : ainsi, pendant la page orchestrale séparant les deux parties de l’acte II, un film projette des vues de l’espace, la Terre s’éloignant peu à peu pour dévoiler une kyrielle d’étoiles, puis deux boules de feu s’approchant l’une de l’autre en tournoyant sur elles-mêmes avant de de se confondre : symbole de l’amour fusionnel dont rêve Butterfly, debout à l’avant-scène pendant toute la longue nuit de l’attente ? Toujours est-il que les paroles de Suzuki, après l’arrivée de Kate,  (« Alla piccina s'è spento il sol ! » / « pour la petite, le soleil s’est éteint ! ») prennent  alors une dimension encore plus tragique.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les chanteurs réunis pour cette reprise s’avèrent être d’excellents comédiens, en particulier Suzuki, dont l’expressivité du visage est extrêmement touchante, le petit Pinkerton Jr. – qui fait bien plus que de la simple figuration – et Butterfly, dont le jeu, notamment dans les scènes finales, bouleverse le public.

 

Vocalement, l’interprétation est mieux que correcte. Les comprimari n’appellent guère de reproches ; le Yamadori de William Corrò, en particulier, par son chant et son jeu sobres, est particulièrement digne. Le Sharpless de Luca Grassi, silhouette et voix jeunes, est parfaitement convaincant, tant dans sa relation avec Pinkerton que dans la compassion qu’il manifeste vis-à-vis de Butterfly. Suzuki est interprété par Manuela Custer. Les registres vocaux manquent un peu d’homogénéité et leur liaison est parfois un peu abrupte ; mais le personnage existe et émeut, grâce à l’implication sans faille de l’interprète. Stefano la Colla est un habitué du répertoire puccinien : outre Pinkerton, il chante également régulièrement Des Grieux, Calaf et Mario. Très à l’aise vocalement, il remporte un joli succès au rideau final. Tout au plus pourrait-on souhaiter que le soleil de sa voix se couvre de quelques ombres lorsque le personnage est pris de remords (« Addio, fiorito asil… ») Enfin, Vittoria Yeo triomphe. Le premier acte laisse légèrement dubitatif : la voix semble un peu lourde, presque trop puissante pour la petite geisha de 15 ans. Mais dès que Cio-Cio-San devient femme, l’incarnation, vocale et physique, convainc pleinement. Capable de grands élans lyriques dans « Un bel di » ou « Ei torna e m'ama ! », la voix peut également s’amenuir pour délivrer de beaux piani aigus. Elle peut également blanchir subitement, lorsque le personnage est submergé par l’émotion : le « Due cose potrei far » que chante Butterfly quand elle prend brutalement conscience que Pinkerton ne reviendra pas, est, à cet égard saisissant…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Signalons pour finir l’excellente prestation de l’orchestre et des chœurs de la Fenice, sous la direction à la fois lyrique et précise de Daniele Callegari. Et formons des voeux pour que des mesures soient prises afin que la spectatrice/le spectateur dont le portable a fait entendre une joyeuse samba pendant le bouleversant chœur à bouche fermée soit à jamais exclu.e des salles de spectacles.

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                                                                                                                           

Quelques extraits de la mise en scène d'Àlex Rigola

Vittoria Yeo, "Un bel di vedremo..."

Manuela Custer et Vittoria Yeo

Le choeur à bouche fermée du deuxième acte