Maxim Mironov, Il Viaggio a Parigi !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Votre première apparition parisienne, c’était pour La Cenerentola dans la mise en scène si intéressante et si belle d’Irina Brook, n'est-ce pas ?

Oui ! C’était en 2004, déjà au Théâtre des Champs-Élysées, avec Elīna Garanča. C’est peut-être la plus belle mise en scène de Cenerentola dans laquelle j’aie chanté ! Et un peu plus tard, en 2006, il y a eu une Italienne à Alger au festival d’Aix-en-Provence, qui a fait l’objet d’une retransmission télévisée.

 

Lindoro est donc un personnage qui vous suit et que vous connaissez bien. Avec le temps, l’expérience, l’évolution de votre voix, les difficultés restent-elles les mêmes ? Votre vision du personnage et votre façon de l’interpréter se modifient-elles ?

Quand on débute dans le métier, on ne connaît pas forcément très bien les difficultés du rôle. On est enthousiaste, parfois même un peu inconscient… Avec l’expérience, la vision du rôle se fait plus globale : on connaît parfaitement les moments où il faut se préserver, ceux où il faut tout donner, ceux qui « marchent » sur le public,… L’enthousiasme de la jeunesse fait qu’on est parfois un peu « kamikaze » et qu’on manque de prudence : on ne sait pas toujours doser les efforts, tandis qu’avec l’expérience on se projette plus facilement dans la totalité et la continuité du rôle. Aujourd’hui, je sais précisément « où » et « combien » je peux donner… Quant à ma vision du personnage…  j’ai le sentiment que c’est le rôle qui change, plus que l’interprète ! Simplement, on découvre petit à petit de nouvelles significations, de nouvelles dimensions du personnage, une profondeur qu’on ignorait et que le temps a permis de mettre au jour. Le temps, ainsi que la rencontre et les échanges avec les autres interprètes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette fois-ci vous interprétez L’Italienne à Alger avec un orchestre et un chef qui se produisent fréquemment dans le répertoire baroque. Est-ce la première fois que vous vivez une telle expérience ?

En fait, cette Italienne à Alger avec Jean-Christophe Spinosi est presque une « session de rattrapage » ! C’est un concert que nous aurions dû faire il y a quelques années à Dortmund avec Cecilia Bartoli. Nous avions fait toutes les répétitions, tout était prêt, mais malheureusement Cecilia est tombée malade et nous avons dû annuler… Ce qui m’avait intéressé à l’époque, dans le travail avec Jean-Christophe Spinosi, c’était sa volonté de chercher quelque chose de nouveau, quelque chose de surprenant, d’inédit. Je crois qu’il faut effectivement chercher à étonner le public autant que le public de la création a été étonné en son temps ! Évidemment, surprendre le public aujourd’hui est devenu plus difficile, nous avons déjà entendu des dizaines de versions, nous avons tous des références en tête… Mais il faut pourtant garder cet état d’esprit et cette volonté de surprendre, car c’est précisément ce que recherchait le jeune Rossini en composant son œuvre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est peut-être aussi que, du moins quand l’œuvre est réussie, elle contient déjà en elle une forte dimension théâtrale ?

Exactement. Les opéras de Rossini ou de Mozart sont géniaux parce qu’ils sont musique autant que théâtre. Prenez par exemple les ensembles de Rossini, les finales des premiers actes de Cenerentola, du Barbier ou de L’Italienne par exemple. Presque toujours, visuellement, le tableau est très statique ; pourtant, l’impression qui se dégage est celle d’une grande vivacité, d’un mouvement plein de vie, et c’est la musique seule qui donne cette impression. Souvent je me dis que tout est déjà dans la partition… y compris la mise en scène. Le meilleur metteur en scène de l’opéra, c’est le compositeur lui-même ! Le vrai travail du metteur en scène devrait consister à retrouver, puis à donner à voir ce que le musicien a lui-même vu dans sa tête lorsqu’il a composé l’œuvre… Cela ne veut pas dire que toutes les mises en scène doivent être traditionnelles : la vision de Cenerentola par Irina Brook respectait très bien, selon moi, les deux aspects de l’œuvre, qui est buffa mais avec une vraie part de mélancolie également.

 

Vous manifestez une fidélité et un amour passionnés pour Rossini. Est-ce parce que ce compositeur convient particulièrement bien à votre voix ? Est-ce vous qui aimez particulièrement ce répertoire ? Est-ce parce qu’on vous le demande plus que d’autres ?

C’est un peu tout cela à la fois ! Ce qui est certain, c’est que ma voix, naturellement aiguë, souple, malléable, est particulièrement bien adaptée à Rossini. Mon premier professeur de chant, Dmitry Vdovin, m’a tout de suite fait chanter Lindoro de L’Italienne à Alger – c’est vraiment la première partition qu’il m’a donnée –,  et il m’a dit aussitôt : « Ce rôle-là, tu vas le chanter toute ta carrière ! » Évidemment, le risque (et c’est un risque qu’a connu aussi mon illustre collègue Juan Diego Florez), c’est qu’on nous enferme exclusivement dans ce répertoire.

 

Quelle est selon vous la spécificité de Rossini parmi les compositeurs qu’on pourrait qualifier de belcantistes ?

C’est un compositeur très particulier et infiniment plus complexe qu’il n’y paraît. Son langage participe à la fois, dans une certaine mesure, de l’esthétique baroque et de l’esthétique romantique, c’est très curieux et assez unique. Je suis par ailleurs persuadé que Rossini avait en lui une vraie part de tristesse et de mélancolie. Il faut sans doute être triste pour être un bon compositeur bouffe, la musique sert alors en quelque sorte de compensation. Pour tout compositeur, la musique est non seulement le moyen d’exprimer quelque chose de très intime, mais elle constitue aussi une aide pour affronter la vie. Toutes les œuvres bouffes de Rossini comportent ici ou là un air, parfois juste une phrase, emplis de tristesse ou de mélancolie. Le premier air de Lindoro, « Languir per una bella » est certes magnifique… mais finalement très triste  ! S’arrêter à l’aspect exclusivement bouffe des choses, c’est passer à côté de tout ce que cette musique a de profond.

 

Reste-t-il des oeuvres de Rossini qu’on ne vous a jamais proposées et que vous aimeriez chanter ?

Bien sûr. La Pie voleuse, par exemple, ou encore Zelmira.

 

Outre Rossini, vous venez de chanter Percy dans Anna Bolena avec l’Opéra de Liège à l’Opera Royal de Muscat ; vous avez également chanté Fenton, ou encore Ernesto dans Don Pasquale… Dans le répertoire italien, y a-t-il d’autres rôles, par exemple chez Donizetti ou Bellini, que vous aimez et qui vous tenteraient ? Elvino dans La Sonnambula peut-être ?

Mais c’est prévu ! Cela se fera en Allemagne, à Cassel, en 2021. J’ai également récemment chanté Tonio dans La Fille du régiment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’était à Bologne et en français, la saison passée ! Vous chantez également la version française d’Orphée et Eurydice. Est-ce que le répertoire français vous séduit ? Vous avez déclaré sur les réseaux sociaux que vous aimeriez chanter Le Postillon de Longjumeau

Je m’intéresse beaucoup à la musique française, et notamment au répertoire de l’Opéra-Comique. Les ténors, dans ces oeuvres, incarnent souvent des personnages pleins de fraîcheur, de jeunesse et de naïveté, c’est ce qui me séduit ! Et c’est vrai que j’adorerais chanter Le Postillon de Longjumeau. C’est une œuvre que je garde précieusement dans mon cœur et j’attends avec impatience l’occasion de pouvoir la chanter.  Même chose pour La Dame blanche, que j’aime tellement ! Malheureusement, la plupart des théâtres sont un peu frileux dès qu’il s’agit de monter des opéras peu connus… Pourtant, si quelqu’un comme Florez chantait Le Postillon, le théâtre serait plein !

 

Il y a eu l’an dernier une production du Postillon de Longjumeau à l’Opéra-Comique…

Oui, avec Michael Spyres. S’il y a une reprise, je suis partant !

 

Revenons à Rossini… Vous avez fait paraître récemment un album très intéressant : Questo è Rossini, consacré à ses mélodies, souvent peu connues. Il y avait eu auparavant un très bel album Bellini, avec également des mélodies plutôt rares. Vous avez récemment interprété la rare cantate de Rossini : Il pianto d'Armonia sulla morte di Orfeo à la Seine musicale… Vous aimez défendre les raretés ? Est-ce la raison pour laquelle vous vous êtes fréquemment produit au festival de Wildbad, ou vous avez par exemple chanté I Briganti de Mercadante, ou Bianca e Gernando de Bellini ?

Oui, mais je ne m’y produirai plus. Les artistes (qui, pourtant, s’y rendent pour l’amour de l’art plus que pour l’argent) n’y sont pas respectés par l'administration. Mais effectivement, c’est essentiel de continuer à découvrir et faire revivre des œuvres peu connues ou oubliées. C’est important pour le public, mais c’est aussi important pour moi en tant qu’artiste. Cela participe de ma formation d’artiste. Quand je me suis penché sur la vie et l’art de Giovanni Battista Rubini, c’est par les partitions des œuvres qu’il a interprétées et par elles seules (puisque nous ne disposons évidemment d’aucun enregistrement des chanteurs des temps anciens), que j’ai pu me faire une idée de ce que pouvaient être sa voix, sa technique, son style. Essayer d’imaginer, peut-être de reconstituer ce qu’avait pu être la voix de Rubini, je l’ai vécu comme un chimiste qui se livrerait à des expérimentations : j’essaye ceci, cela, j’observe, j’écoute, et je tire des conclusions. Et je ne parle pas du plaisir incroyable, fantastique que l’on éprouve à ouvrir la  partition méconnue qu’un musicologue nous a apportée… C’est comme si on ouvrait un coffret rempli de bijoux et de pierreries ! J’imagine que c’est une sensation comparable à celle de l’archéologue qui, le premier, est entré dans le tombeau de Toutankhamon. Pour moi, les musicologues sont, avec les grands pianistes, les meilleurs amis des chanteurs !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vos projets immédiats ?

Un Don Pasquale à Florence en février/mars, et surtout mon premier Comte Ory ! Ce sera à l’Opéra de Monte-Carlo, aux côtés de Cecilia Bartoli, en mars prochain. Et puis il y a un nouveau CD qui va paraître en juin et auquel je suis particulièrement attaché. C’est un album de mélodies russes écrites par 15 ou 20 compositeurs différents. De 1830 à 1833, Glinka a séjourné à Milan. Il s’y est complètement imprégné de l’esthétique belcantiste, et lorsqu’il est retourné en Russie, c’est un peu comme s’il y avait semé une graine qui, en germant, a donné naissance à de très nombreuses compositions d’inspiration typiquement italienne. C’est de cette musique que le CD se fera l’écho. À vrai dire, il s’agira autant d’un livre que d’un CD, car les pages musicales seront toutes accompagnées d’un dessin réalisé par une illustratrice qui s’est efforcée d’en rendre à chaque fois l’esprit.

 

 

 

 

 

 

Questions Quizzz ...

 

1. Y a-t-il un rôle que vous adoreriez chanter, même s’il n’est pas du tout (ou pas encore) dans vos cordes ?

Il y en a beaucoup, et beaucoup de rôles féminins, qui bénéficient souvent d’une meilleure musique ! Disons Mimi dans La Bohème. Calaf également !

 

2. Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le métier ?

Pouvoir rendre les gens heureux. Il n’y a rien de plus beau que de voir les spectateurs avec les yeux pétillant de bonheur à la fin d’un spectacle.

 

3. Ce qui vous plaît le moins ?

Les voyages.

 

4. Qu’auriez-vous pu faire si vous n’aviez pas chanté ?

Professeur de biologie et chimie. J’avais même commencé des études en ce sens !

 

5. Une activité favorite quand vous ne chantez pas ?

Jardiner. C’est une véritable passion ! J’aime aussi beaucoup lire. Je suis quelqu’un de très calme et d’introverti. C’est paradoxal pour quelqu’un dont le métier est de se produire sur scène, mais c’est comme ça !

 

6. Un livre ou un film que vous appréciez particulièrement ?

Il y en a tellement… Spontanément, je pense à un livre à la fois très joli et très profond : Le Cinquième emploi, de Robertson Davies. Quant au cinéma, c’est un art qui m’intéresse par son côté éphémère, fugitif, l’aspect unique de la performance. Au théâtre ou à l’opéra, on peut rejouer tel ou tel rôle, le modifier, l’approfondir. Au cinéma, c’est impossible, la performance a lieu une fois pour toutes.

 

7. Y a-t-il une cause qui vous tient particulièrement à cœur ?

La protection de la planète. C’est une cause devenue absolument essentielle. Chacun peut et doit agir en ce sens à son niveau.

 

Interview réalisée par Stéphane Lelièvre en janvier 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tout commence à Paris, un soir de 1998. Maxim Mironov regarde, à la télévision, une retransmission du concert des Trois ténors à la tour Eiffel. Sa décision est prise, immédiatement : « C’est ça que je veux faire ! » Six ans plus tard, Paris le retrouve, déjà sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, en Ramiro dans La Cenerentola. Depuis, Maxim Mironov est devenu l’un des ténors rossiniens les plus recherchés du moment. Paris le retrouve aujourd’hui, toujours dans Rossini – mais cette fois-ci en Lindoro dans L’Italienne à Alger.

 

Il nous fait part de son actualité, de ses projets, de son rêve de chanter Le Postillon de Longjumeau, et évoque également son prochain CD au programme particulièrement alléchant…

Rencontre avec un ténor talentueux, exigeant… et passionné !

© Michele Monasta

© Klara Beck

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Maxim Mironov chante les airs de Lindoro dans L'Italienne à Alger au Festival d'Aix-en-Provence en 2006

La Fille du Régiment, Bologne (2018)

Bellini, La Ricordanza

Rossini, Canzonetta spagnuola

© Ksenia Ryzhkova

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L’Italienne à Alger, samedi soir, sera donnée en version de concert. Est-ce que cela change quelque chose pour vous au niveau de l’interprétation ou de l’incarnation du personnage ?

Les spectateurs qui disent préférer les versions de concert aux spectacles mis en scène sont finalement assez nombreux : ils m’expliquent souvent qu’ils sont ainsi exclusivement concentrés sur la musique, dont ils profitent pleinement sans être dérangés par une mise en scène à laquelle ils n’adhèrent pas forcément…

© Ksenia Ryzhkova