Né à Nice où il a très tôt côtoyé le monde lyrique – son père était directeur administratif de l’Opéra – Bertrand Rossi a passé ces vingt dernières années à l’Opéra National du Rhin où il a dernièrement occupé les fonctions de directeur par intérim, suite au décès brutal d’Eva Kleinitz.

Nous l’avons rencontré alors que sa première saison vient tout juste d’être annoncée.

                  BERTRAND ROSSI, UN DIRECTEUR D’OPERA ENGAGÉ                                   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous êtes arrivé à Nice à la fin de l’année dernière dans un contexte sensible ; Vous avez trouvé une institution magnifique mais qui connaissait un certain nombre de difficultés administratives, techniques, managériales…

Quels ont été les premiers jalons amorcés ?

La municipalité m’avait donné « carte blanche » pour remettre à flot une maison de 320 employés qui, depuis quelques années, manquait de visibilité et qu’il fallait réorganiser. Mon premier objectif a donc été de m’attaquer à la refonte de l’organigramme et de redonner confiance à une équipe.

 

J’ai trouvé à l’Opéra de Nice un potentiel énorme qui, à mon avis, n’est pas utilisé à plein régime : orchestre, artistes des chœurs, danseurs, tous avaient envie de changement. De même, cette maison bénéficie d’ateliers techniques dans un espace formidable, la Diacosmie (ndlr : centre de production de l’Opéra de Nice qui regroupe, dans un même bâtiment, les fonctions d'étude, de construction, de création, de stockage et de répétition), mais qui, paradoxalement, fait très peu de nouvelles productions. J’ai donc souhaité, dès ma première saison, qu’il y ait beaucoup plus de nouvelles productions pour que cet Opéra devienne une maison de création.

 

Il m’a fallu ensuite fédérer les forces vives du théâtre en restructurant et en mettant les bonnes personnes aux bons niveaux de postes…ce qui n’est pas encore achevé. Cela permettra à terme de disposer d’une base solide afin de proposer un projet plus audacieux et plus ambitieux.

 

Alors que vous prépariez votre 1ère saison 2020-21 dans laquelle, au moment de votre arrivée,  rien ou presque n’était véritablement finalisé, la crise sanitaire a frappé le monde.  Vous faites partie de ces directeurs de maison d’opéra qui ont très vite réagi par des communiqués aux spectateurs, des publications sur la chaine You Tube… Ou en-est aujourd’hui l’Opéra de Nice, dans un contexte où « le virus est toujours là » ?

Je crois que je suis le premier directeur en France, et peut-être même en Europe, a avoir été nommé en décembre 2019 sans avoir eu aucun titre programmé ni aucun chanteur engagé pour la saison 2020-21 ! Il a fallu en deux mois et demi composer une saison lyrique, chorégraphique et symphonique !

Alors que je prenais progressivement connaissance du théâtre, tout s’est brutalement arrêté. Face à cette situation totalement surréaliste, il a fallu tout d’abord garder le lien avec le personnel qui se retrouvait à la maison. Chaque semaine, et jusqu’au déconfinement, j’ai adressé une lettre aux agents et leur ai proposé de rester actif sur les réseaux sociaux. C’était pour moi quelque chose de très important.

Tout le monde a joué le jeu : musiciens, choristes, danseurs ont envoyé des capsules sur les réseaux sociaux (Instagram, Facebook) : nous avons ainsi été le seul théâtre en France à poster une vidéo par jour – et a obtenir 850 000 vues – voire à compter deux millions de téléspectateurs au JT de 20 h sur TF1, lors d’un reportage sur l’orchestre philharmonique.

Si le confinement a contribué à rallumer la flamme de l’Opéra de Nice c’est que l’envie était bien là ! De fait, le mot d’ordre des institutions municipales de se « réinventer » a été ici particulièrement suivi puisque nous avons été présents, dès cet été, dans la rue, un peu partout… en faisant des spectacles hors-les-murs, en allant à la rencontre des gens.

 

« À l’Opéra de Nice, tout le monde s’y retrouve ! », tel est le slogan de la saison 2020-21, en ligne depuis le 3 août et que vous présenterez publiquement le 10 septembre. Avec cette saison du « renouveau », ayant l’ambition de « faire bouger les lignes » avec des propositions innovantes, à la modernité affichée sans pour autant se couper de la grande tradition lyrique niçoise, l’Opéra de Nice se crée une nouvelle identité (y compris graphique).

Comment cette nouvelle saison a t-elle-été conçue ? Quels en sont les temps forts ?

Avant même le confinement, je voulais un « slogan », une phrase qui soit en quelque sorte la « marque » de l’Opéra de Nice. Certes,  cette phrase « A l’Opéra de Nice, tout le monde s’y retrouve ! », c’est de la communication mais la communication est importante si elle est faite avec beaucoup d’humanité et si elle traduit bien l’idée, à laquelle je suis très attaché, d’une maison ouverte sur tous, sur tous les quartiers, sur tout ce qui fait société.  C’est ainsi qu’avant même d’avoir réfléchi aux titres des ouvrages à afficher, je voulais aller vers ces différentes programmations « hors-les-murs » (Afterwork, dîners sur scène, veglione, opéra beach…) qui vont contribuer à donner cette « pluridisciplinarité » que je recherche et permettre à l’Opéra de Nice de s’ouvrir.

Pourquoi me direz-vous ? Déjà, parce que, chiffres à l’appui, on a pu constater que lors de la saison 2018-19, l’Opéra de Nice a accueilli 55 000 spectateurs, ce qui en soit est plutôt un bon chiffre. Par comparaison, l’Opéra National du Rhin en accueille, chaque saison, 115 000 alors que Strasbourg a moins d’habitants que Nice. Par contre, si l’on comptabilise Nice et la Métropole, on passe pratiquement à 600 000 habitants, et là le chiffre de 55 000 spectateurs interroge : si beaucoup de niçois et d’habitants de la Métropole ne viennent pas à l’Opéra ce n’est pas parce qu’ils n’aiment pas l’opéra, c’est davantage  parce qu’ils ne connaissent pas leur Opéra ! Nous avons donc mis en place, pour cette saison, de nouveaux formats, de nouveaux horaires, des liens culturels dans des lieux insolites pour essayer d’attirer ces spectateurs potentiels…

 

Vous savez, depuis vingt ans, le métier de directeur d’opéra a changé : il fut un temps où le directeur d’Opéra était dans le hall du théâtre, les bras croisés, tendant la main aux spectateurs pour les saluer. Aujourd’hui, il doit sortir de l’Opéra, relever ses manches pour aller chercher le public par de la communication, par des évènements extérieurs ou insolites. L’Opéra pour moi, en tant qu’« art total »- comme l’écrit Richard Wagner- est l’un des arts les plus accessibles au monde et n’est pas du tout un art élitiste, ou plutôt s’il l’est, c’est d’un élitisme pour tous dont il s’agit ! Il y aura donc, dès cette saison, différentes portes d’accès pour les jeunes et les moins jeunes, les publics éloignés, les publics empêchés. On revendiquera clairement un Opéra-citoyen, ni sourd, ni aveugle aux problèmes et aux tendances de notre époque avec des saisons qui jettent des ponts entre les époques, entre les répertoires et en faisant appel à des metteurs en scène parmi les plus inventifs du moment.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nice a toujours aimé les voix. Sans tomber dans la nostalgie vaine d’époques de toutes façons révolues, comment peut-on encore aujourd’hui sur une scène de Province relever le défi de la programmation d’ouvrages exigeants et adorés à la fois des connaisseurs et du grand public (cette saison, par exemple, La Bohème, Macbeth, Werther…) ?

Il y aura plusieurs accès possibles cette saison. On ouvrira avec un opéra moderne ET accessible à tous : Akhnaten de Philip Glass. C’est un ouvrage que le public niçois va adorer, j’en suis convaincu !

Des voix, effectivement, il y en aura à Nice cette saison, et des belles ! Mais est-ce qu’une maison d’Opéra peut encore rayonner en Europe grâce seulement à des stars que, clairement, je n’ai pas aujourd’hui les moyens de me payer ? Qui plus est quand  cette maison est située si prêt de la scène lyrique monégasque… où les stars sont là ! Notre ambition sera davantage de faire de l’Opéra de Nice une maison qui puisse accompagner le parcours de jeunes chanteurs dans leurs prises de rôle, sans pour autant tomber dans le risque du jeunisme ! Dans chaque distribution, à côté de jeunes chanteurs, il y aura donc des « cadres »,  c’est-à-dire des chanteurs confirmés, qui pourront transmettre leur métier.

Effectivement, les grands titres du répertoire seront bien présents mais dans un esprit qui ne sera pas celui du « déjà vu ». Personnellement, je n’ai pas envie, sans un objectif particulier, de monter une énième Bohème que l’on connaît par cœur et que l’on aura déjà vue, la saison dernière, à Monaco ou cette année à Marseille…

 

À quoi sert-il de monter ce type d’ouvrage si on l’a déjà vu… partout ? Notre ambition sera donc d’en proposer une vision neuve qui ne réinventera pas l’œuvre (surtout pas !) mais permettra à tous de la redécouvrir et d’en reparler ensuite – que l’on ait aimé ou détesté la vision du metteur en scène. Les metteurs en scène invités viendront d’ailleurs d’univers différents : cinéma, théâtre…

L’Opéra de Nice sera ainsi une maison vivante dont on sortira différemment, j’espère, qu’au moment d’y être entré ! C’est la mission de l’Art, je crois : permettre des lieux de débat.

 

Cette saison marque également le retour de Richard Wagner dans une maison qui l’a, par le passé, souvent programmé. Et pas n’importe quel Wagner puisque c’est tout de même L’Or du Rhin, prologue de La Tétralogie !

Je suis fan de ce répertoire ! À Nice, il y a toujours eu, effectivement, une longue tradition visant à programmer tous les grands ouvrages de Wagner et de Richard Strauss… mais, bien évidemment, avec les ouvrages italiens qui seront, chaque saison, à l’affiche !

 

Dans une situation particulièrement sensible pour eux (et potentiellement aggravée par la crise sanitaire), entendrons-nous à Nice des chanteurs français… et dans des rôles importants ?

Je suis persuadé que  nous disposons en France, depuis quelques années, d’un vivier important de  chanteurs français de très grande qualité. Sans vouloir faire du franco-français – l’Opéra étant un art totalement international – on se doit aussi, me semble t-il, de donner un coup de main et, sans entrer dans des quotas, d’essayer de privilégier les chanteurs français. Si l’on regarde ce qui se passe ailleurs, on s’aperçoit que les chanteurs anglo-saxons chantent tous les répertoires alors que l’on cantonne trop souvent les chanteurs français au répertoire…français ! Je ne vois pas pourquoi. Nous souhaitons obtenir le label national pour ce théâtre et son orchestre : la moindre des choses sera donc d’engager de nombreux chanteurs français dans tous les répertoires.

 

Et si la crise du Covid a empêché, cette saison, que se concrétisent certaines surprises que je préparais, il y en aura d’autres lors des prochaines saisons. La position stratégique de l’Opéra de Nice fait que l’on devrait pouvoir ré-attirer ici des artistes de renommée internationale.

 

Propos recueillis par Hervé Casini (10 août 2020)

 

 

 

 

 

Questions Quizzz...

 

Quelle est la chose que vous aimez le plus dans votre profession ?

Travailler avec les artistes.

 

Et celle qui vous plaît le moins ?

Devoir négocier le morceau de gras financier pour pouvoir mettre en place les saisons souhaitées.

 

Qu’auriez-vous voulu faire si vous n’aviez pas été directeur d’une institution lyrique ?

J’ai toujours voulu, depuis l’âge de 13 ans, faire un métier artistique.

 

Une activité favorite quand vous n’exercez pas votre métier ?

J’aime beaucoup le sport, même si je n’en pratique pas assez. Dès que j’en ai l’occasion, j’aime lire l’actualité sportive. Je suis le premier des fans de l’OGC Nice !

 

Un livre, un film ou une œuvre d’art que vous appréciez particulièrement ?

Le livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa

Le Mépris de Jean-Luc Godard

Nomade, sculpture monumentale de Jaume Plensa à l’ancienne fortification Vauban d’Antibes

 

Y a-t-il une cause qui vous tient particulièrement à cœur ?

Aider ceux qui n’ont pas accès à la culture. C’est ce que je vais m’employer à faire à l’Opéra de Nice.