Orlando ou Les intermittences du cœur au Théâtre des Champs-Élysées

 

Théâtre des Champs-Élysées, version de concert, lundi 13 janvier 2020

 

Christophe Dumaux Orlando
Kathryn Lewek Angelica
Delphine Galou Medoro
Nuria Rial Dorinda
John Chest Zoroastro

 

Francesco Corti direction
Il Pomo d’Oro

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les intermittences du cœur en dramma per musica :

Orlando (1733) de Georg Friedrich Haendel au Théâtre des Champs-Élysées

 

 

Lundi 13 janvier, le Théâtre des Champs-Élysées présentait en version de concert Orlando de Haendel, un chassé-croisé amoureux plein de vivacité et de grâce merveilleusement mis en valeur par Il Pomo d’Oro et par un quintette de solistes tout à fait remarquable. Le claveciniste Francesco Corti, régulièrement à la tête des Musiciens du Louvre, dirige l’ensemble du clavecin. Il est, depuis 2018, le principal chef invité de Il Pomo d’Oro.

Il faut avant tout rendre hommage à un orchestre dont les cordes restituent la grâce charmante et la tonalité souvent élégiaque d’une œuvre dense et vive. Les récitatifs sont réduits au profit d’ariosi et d’arie pleins de grâce. Cette pastorale héroïque fait la part belle à l’amour, en dépit du mage Zoroastro qui tente de rendre Orlando à son héroïque devoir. Le timbre chaud et délicat du baryton John Chest convient bien à ce magicien humaniste et s’accorde avec la légèreté mélancolique qui se dégage de cette pastorale. Francesco Corti donne à l’œuvre un charme et une vivacité qui ne sont pas sans faire songer au masque Acis and Galate.

 

Une pastorale héroïque. L’argument est issu de l’Orlando furioso (1516) de l’Arioste, qui fournit la matière de tant d’œuvres de l’âge baroque. Haendel en tira Ariodante (1735) et Alcina (1735). Cet opéra magique, qui peint la lutte entre l’héroïsme et la passion amoureuse, fut créé pour le castrat Senesino dans le rôle-titre. C’est le contre-ténor français Christophe Dumaux qui marche ce soir dans ses pas. Il relève le défi avec brio, alors qu’il n’a pas moins de huit arie à chanter. Familier des héros haendéliens sur les plus grandes scènes, il a tout récemment chanté Tolomeo (Giulio Cesare) à la Scala. Il restitue ici les déchirements d’un Orlando quasi schizophrène. Sa première aria ("Non fu già men forte Alcide"), dans laquelle il compare ses tourments à ceux d’Hercule, constitue un curieux air de guerre soutenu par les cors (dont c’est l’unique contribution). Cet air est une sorte de prélude à celui de la folie qui conclut l’acte II. Mais les capacités vocales de Christophe Dumaux se révèlent bien avant : dès la fin de l’acte I, l’aria di bravura "Fammi Combattere" permet au chanteur de montrer avec quelle belle aisance il domine les effets colorature virtuoses de cet air.

Quant à l’air de la folie lui-même, Christophe Dumaux y manifeste tout son talent expressif et surtout toute sa maîtrise vocale. Cet air de furia infernale – au sens propre : le héros se croit aux Enfers et aperçoit Charon et sa barque – alterne les passages de fureur hallucinée et d’apaisement. Le contre-ténor français rend toute sa dimension frénétique à ce passage dramatique. Il n’en est que plus émouvant dans le très bel air du sommeil "Già l’ebro mio ciglio" (acte III) où sa voix chatoyante dialogue avec les violons, initialement un duo de violette marine, mystérieux instruments proches de la viole d’amour.

 

Un superbe plateau au service de caractères contrastés. La réussite de la soirée doit beaucoup à un plateau vocal équilibré et homogène. Nuria Rial (la bergère Dorinda) et Kathryn Lewek (Angelica, reine de Cathay) campent des héroïnes aux tempéraments opposés. Nuria Rial attire l’attention et suscite l’enthousiasme du public dès son premier air "Ho un certo rossore", dans lequel elle manifeste une grande agilité qui conquiert immédiatement le public. Aux côtés de cette bergère sensible, la chaude voix colorature de Kathryn Lewek est au contraire au service d’un tempérament bouillant, orgueilleux et jaloux, pour ne pas dire masculin. Sa voix profonde sied bien à son personnage emporté. Elle révèle l’ampleur de ses possibilités dans l’aria virtuose "Non potrà non dirmi ingrata" (II, 6).

Quant à Medoro, le prince promis à Angelica, ce rôle travesti est tenu par la contralto Delphine Galou, dont le timbre restitue toute la mélancolie d’un personnage qui tente de réconforter Dorinda dans "Se il cor mai ti dirà" (I, 6) : cette aria est une sorte d’étrange élégie (s’agit-il, ou non, d’un mensonge ?) soutenue par des cordes qui semblent pleurer.

Les voix des chanteurs se combinent en plusieurs duos qui se résolvent parfois en ariosos, ce qui contribue au charme de l’œuvre. Le seul trio de cet opéra se trouve à la fin de l’acte I : alors que Medoro et Angelica tentent de consoler Dorinda, celle-ci répond invariablement "No". La scène est à l’image de l’ensemble de l’œuvre : douloureuse ; et pourtant la musique demeure vive, voire gaie. Les chanteurs font de cet échange un badinage amusé qui n’est pas dépourvu de tendresse. De même, l’orchestre évite tout pathos. Il Pomo d’Oro restituait bien ce soir toute l’atmosphère en demi-teinte d’une œuvre à plus d’un titre singulière.

 

 

Patrice Gay

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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