La maltraitance infantile sur scène : Poil de Carotte transformé en conte musical

 

Opéra-Comédie de Montpellier, 20 décembre 2019

 

Musique, Reinhardt Wagner

Textes des chansons, Franck Thomas

 

Poil de Carotte, Amélie Tatti

Madame Lepic, Sylvia Bergé, sociétaire de la Comédie-Française

Ernestine, Charlotte Bonnet

Honorine, Chantal Neuwirth

Mathilde, Cécile Madelin

Agathe / L’aveugle / réalisation des marionnettes, Dorine Cochenet 

Monsieur Lepic, Bernard Alane

Grand frère Félix, Yoann Le Lan

Le trompettiste, Nicolas Planchon

 

Chœur Opéra Junior : direction Vincent Recolin, assisté de Noëlle Gokelaere et Valérie Blanvillain

Orchestre national de Montpellier Occitanie

Direction musicale, Victor Jacob

 

Mise en scène et dramaturgie, Zabou Breitman

Costumes et décors, Dick Bird

Lumières, Stéphanie Daniel 

Modiste, Gregoria Reccio                                           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Production de l’Opéra Orchestre national de Montpellier, la création du conte musical Poil de Carotte est un spectacle abouti pour les fêtes de fin d’année. Ce spectacle, très applaudi dans une salle remplie lors de la première, mérite de tourner pour de multiples raisons, dont celle de « diffuser et transmettre la création » selon les vœux de la directrice de l’OONM (Valérie Chevalier).

 

Primo, la thématique de la maltraitance infantile est devenue une situation d’urgence dans nos sociétés, elle qui frappe tout milieu, de la petite enfance à l’adolescence. Adapter la nouvelle de Jules Renard (1894) sur la scène est donc un geste d’humanité, venant après le Pinocchio de Boesmans et Pommerat (2017). Dans sa nouvelle publiée en 1894,

J. Renard portait un regard acéré sur cette maltraitance au fil de tableaux d’autant plus cruels qu’ils ciblaient les instantanés quotidiens d’une famille. La mère-bourreau, le père indifférent ou cynique, la sœur et le frère sournois, tous s’unissent pour harceler le jeune rouquin de la cellule familiale. Quasi autobiographique, le récit puisait dans les souvenirs de son enfance nivernaise à Chitry-les-Mines.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Secundo, le découpage de l’adaptation en 26 tableaux mise sur la brièveté et la fragmentation, une esthétique théâtrale et cinématographique éprouvée. En sélectionnant la moitié des saynètes du recueil, sans modifier une virgule du texte et sans édulcorer les plus cruelles (l’urine du lit servie à la cuiller dans Le cauchemar, la vieille domestique harcelée par la Mère), la dramaturge Zabou Breitman relève le défi d’une adaptation intelligente, grâce à son savoir-faire de réalisatrice et monteuse au cinéma. D’autant qu’elle a agencé la prose de Renard avec de jolis textes chansonnés de Franck Thomas (ex parolier … du Lundi au soleil !) comme les pièces d’un puzzle. Le tout n’excède pas 90 minutes.

 

La troisième raison n’est pas la moins attractive : ménager l’alternance du parlé et du chanté est un atout pour captiver le « tout public », tout en s’inscrivant dans la tradition de l’opéra-comique ou des comédies musicales.  En confiant à Poil de Carotte et au chœur d’enfants la place prépondérante des musicals, les concepteurs restituent la parole au sujet. Le compositeur français Reinhardt Wagner, complice de feu Roland Topor, puise dans ses expériences hybrides les ressources qui animent ce conte qui lorgne plus du côté de L’Opéra de quat’sous (K. Weill et B. Brecht) que de L’Enfant et les sortilèges (M. Ravel et Colette). Sa verve mélodique et rythmique, fortifiée au contact de la chanson (cabaret Il est grand temps de rallumer les étoiles) et des musiques de film (Faubourg 36  de C. Barratier), irrigue chaque numéro du conte. Si le langage néo-tonal ou les ostinati s’avèrent parfois lancinants, les danses de la Belle Epoque (valses) ou proches de notre temps (swing, jazzy, tango) flirtent avec d’heureuses réminiscences. Il nous semble repérer celles de Nino Rota (la B.O. d’Otto et mezzo de Fellini) ou de la chanson (Thomas Fersen). Dans cette ambiance populaire, l’orchestration inventive (Matthieu Roy) personnalise chaque saynète : un célesta lumineux lors du Cauchemar, un marimba pulsant le trio La Carabine, des cuivres percutants pour la coléreuse mégère, des bassons lestant la danse des Poux, etc. Cependant la palme poétique revient au tableau La Trompette. Dans la pénombre intime, le musicien d’orchestre (Nicolas Planchon, cornet) personnifie le jouet dont Poil de carotte est privé en égrenant une poignante mélopée, dans son rutilant costume décroché du Joueur de fifre de Manet. On repense à Gelsomina de La Strada...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’équipe des concepteurs et des interprètes

Sorti des pages du recueil de J. Renard, Poil de Carotte est tôt monté sur scène dans l’adaptation édulcorée de son auteur et d’Antoine (1900) avec une jeune actrice dans le rôle-titre. Par la suite, de multiples adaptations filmiques parcourent le siècle (de Jean Duviver en 1926 à Richard Bohringer en 2003). En 2019, ce conte musical tourne le dos aux mièvres clichés de certains dessins animés ou comédies musicales. Avec pudeur, les saynètes d’une cruauté d’observation inégalée évoluent dans un espace scénique  gris/noir/beige, symbolique de l’oppression familiale. Seules les chevelures orange punk des Poil de carotte dupliqués (tous les enfants du chœur) réchauffent cet espace confiné, dès le lever de rideau.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’esprit collaboratif du « théâtre musical » préside à l’élaboration du spectacle. En effet, l’écriture scénique, chorégraphique et musicale semble fabriquée sur mesure par les partenaires d’une tribu théâtrale. Car tous collaborent depuis quelques productions, notamment lors de spectacles voyageant de Paris à Montpellier (Par-delà les marronniers de J.-M. Ribes, 2017).

L’inventivité de Zabou Breitman (mise en scène) se déploie au fil des tableaux enchaînés, tels des flashs diversement tamisés (S. Daniel). Les décors  (D. Bird) revisitent le milieu rural via l’œil d’un illustrateur de la Belle Epoque : des praticable en bois, un lit debout, une cage de lapins en théâtre de Guignol, le carré verdoyant de luzerne, les flocons de neige sur fond nocturne, etc..  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vêtus en costumes 1900, les personnages évoluent dans toutes les dimensions de l’espace, du sous-terre des plants de carotte jusqu’aux trapèzes circassiens. La violence de certaines scènes est détournée par l’agitation d’animaux-marionnettes (bécasses, taupes) ou encore adoucie par les migrations du chœur d’enfants dans les loges dorées d’avant-scène.

L’absence de virtuosité vocale est un marqueur du conte qui vise le « tout public ». Pour incarner Poil de Carotte, le choix d’une soprano ne surprend pas, emboitant le pas d’une longue tradition lyrique depuis le jeune Cherubino jusqu’à Fantasio. Amélie Tatti incarne avec un brio juvénile le jeune rouquin, autant à l’aise pour chanter suspendue dans les airs (Mathilde) que pour haranguer ses seuls confidents, clones rouquins (chœur d’enfants). Qu’elle soit espiègle, humiliée ou bourreau à son tour, son farouche désir de vivre pointe et s’affranchit dans l’avant-dernier tableau (La révolte). Deux autres rôles féminins sont campés avec une sobre virtuosité : la Mère haïssable par Sylvia Bergé, dont on découvre les réels talents de chanteuse (valse « Bien sûr, je les embrasse ») ; la digne servante Honorine par Chantal Neuwirth. Leurs partenaires – le père (swinguant Bernard Alane), le frère et la sœur, la jeune servante et la fiancée Mathilde – sont aussi pertinents dans leur diction parlée que chantée.

 

Sous la baguette de Victor Jacob, l’orchestre prélude, valse ou tangue … sur le bon tempo !  Mais la contribution la plus performante de la soirée n’est-t-elle pas celle du chœur de 27 enfants (Opéra Junior), préparé par V. Recolin ? L’homogénéité et la justesse de leurs polyphonies (du 2 au 3 voix) n’ont d’égale que leur ardeur à investir l’espace scénique, comme une nuée de moineaux. Et l’émotion nous cueille au détour de leurs prestations, du comique « Ronfler, c’est chanter ! » jusqu’à l’onirique chœur à bouche fermée (Le cauchemar). Les Juniors confirment ainsi leur professionnalisme depuis leur participation montpelliéraine remarquée au Songe d’une nuit d’été de Britten (2019).

 

Clôturé par le tableau Le Ciel, le conte certes cruel nous remet sur les rails de l’évasion poétique, permettant peut-être d’envisager la résilience du jeune héros … Par tous ces aspects, le spectacle Poil de Carotte s’adresse au tout-public tel que le conçoit Z. Breitman, « un public élargi ».

 

Yseult

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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