Quand Karine Deshayes charme Félicité Charmille à l'Elephant Paname 

Concert du 27 janvier 2020, "Instant Lyrique" à l'Eléphant Paname


PROGRAMME

 

Karine Deshayes, mezzo-soprano

Antoine Palloc, piano

 

Henri Duparc (L’invitation au voyage, Chanson triste, Phidylé) ; Giuseppe Verdi ("In solitaria stanza", Ad una stella", "Brindisi") ; Ambroise Thomas (Mignon « Connais-tu le pays … »); Charles Gounod (Sapho « Ô ma lyre immortelle … » ; Faust « Ah, je ris … ») ; Vincenzo Bellini (I Capuletti e i Montecchi « Ascolta, se Romeo t'uccise un figlio … ») ; Gaetano Donizetti (Maria Stuarda « Ah quando all'ara scorgemi … »).

Bis : Léo Delibes : Les Filles de Cadix ; Reynaldo Hahn : A Chloris

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Félicité Charmille

à

Hector Berlioz

Paradis des Musiciens

(aux bons soins de Sainte Cécile)

 

 

Vous serez donc toujours le même mon cher Hector ! Refuser d’assister au concert de mademoiselle Deshayes sous le prétexte qu’elle y chantait un air du Roméo de Bellini et que, selon vous, l’amant de Vérone ne peut et ne doit être interprété que par un homme… Votre incommensurable mauvaise foi m’amusera toujours – et je dois avouer qu’elle contribue beaucoup, finalement au charme singulier qui émane de votre personne. Laissez-moi vous dire, cependant, que vous vous êtes privé d’un formidable moment de musique et que c’est peut-être précisément dans cet air de Bellini que mademoiselle Deshayes donna la plus éclatante démonstration de son talent : tendresse de la cantilène, arrogance de l’accent dans la cabalette, variations hardies, aigu triomphant, les bravi les plus enthousiastes ont accueilli cette interprétation magistrale.

 

Vous qui placez l’intelligence et la sensibilité au-dessus de la virtuosité et du plaisir gratuit, vous auriez été séduit par la façon dont mademoiselle Deshayes a conçu son récital. Tout y a été scrupuleusement pensé : le programme se présentait comme un voyage à rebours dans le temps. Il s’est ouvert avec les si poétiques pages de votre confrère Henri Duparc qui, au début du XXe siècle, prolongea à sa façon l’art de la mélodie dont vous avez donné maints exemples glorieux. S’en sont suivies des pages de Verdi, d’Ambroise Thomas et de Charles Gounod, et le concert s’est clos sur des airs belcantistes, le fameux « Se Romeo t’uccise un figlio » de Bellini mais aussi l’air d’entrée de la reine éponyme Marie Stuart dans l’opéra de Donizetti. Le programme ménageait ainsi une douce progression de la mélodie à l’air d’opéra, les pages verdiennes servant en quelque sorte de lien entre ces deux esthétiques (la mélodie « In solitaria stanza » comporte, vous ne l’avez sans doute pas oublié, une phrase lyrique que notre Giuseppe a réutilisé dans le premier air de la Leonora du Trouvère…)

 

Que dire de l’art de mademoiselle Deshayes que je ne vous aie déjà mentionné… Il me faut insister une fois encore sur l’excellence de sa diction et son extrême musicalité. Les mélodies de Duparc furent interprétées avec beaucoup de sobriété, une forme de retenue même, laissant presque le piano dire l’essentiel des poèmes musicaux. Ce qui n’empêcha nullement, de la part de la chanteuse, de belles envolés lyriques, notamment sur le « Mais quand l’Astre, incliné sur sa courbe éclatante » de Phidylé. Les mélodies de Verdi ont permis à notre cantatrice de teinter son chant de couleurs progressivement plus dramatiques, du lyrisme de « In solitaria stanza » à la théâtralité du « Brindisi ». Nos glorieuses Giuditta Pasta ou Giulia Grisi pourraient presque lui envier la clarté de son italien, croyez-moi ! Avec la douce mélancolie de l’air de Mignon ou le désespoir tragique de Sapho,  Karine Deshayes a donné de beaux exemples de l’émotion dont elle sait parer son chant. Mais elle est aussi capable de sourire en chantant : en témoigna un extrait de Faust (non le vôtre cher ami, mais celui de votre confrère Gounod). Sans doute pensez-vous qu’elle charma le public avec le délicieux air de Siebel « Faites-lui mes aveux » ? Eh bien vous avez tort, mon cher Hector ! Ce fut l’air des Bijoux qu’elle interpréta avec brio, preuve s’il était besoin de l’incroyable souplesse de cette voix, dont l’étendue est au moins égale à celle de notre chère Cornélie (1).

 

Me croiriez-vous, mon cher maître si je vous disais que ce programme long et difficile a été magnifiquement interprété alors que mademoiselle Deshayes ne nous a pas semblé au mieux de sa forme ? Un mauvais rhume, sans doute, a fait qu’ici ou là, surtout dans certains attaques piano, la voix s’est montrée très légèrement rebelle… Mais c’est bien l’art des plus grands que de ne rien laisser paraître et de continuer bravement à chanter avec naturel et ferveur – et je parierais même que nombreux furent les spectateurs à ne pas s’apercevoir de cette petite indisposition, tant la maîtrise de la chanteuse fut souveraine.

 

J'avais, pour ce concert, pris place parmi les étoiles de la voûte étoilée qui domine cette jolie salle de l’Éléphant Paname (un moyen pour moi de me faire discrète et de passer, je l’espère du moins, inaperçue aux yeux du public). Or savez-vous qui s'est installé juste à mes côtés ? Monsieur Dalton Baldwin, le pianiste qui nous a rejoints il y a quelques semaines et qui accompagna tant de glorieux chanteurs de la seconde moitié du XXe siècle ! Antoine Palloc, l’accompagnateur  de mademoiselle Deshayes, très ému, a eu quelques mots adorables pour celui qui fut son professeur et son mentor. Monsieur Baldwin en a été touché au-delà de ce que vous pouvez imaginer, et m’a assuré qu’il voyait en monsieur Palloc, dans la musicalité constante dont il fait preuve comme dans la complicité qu’il sait établir avec les chanteurs, son très digne successeur.

 

Voilà, mon cher Hector, quelle fut la teneur du concert qu’une fois encore vous manquâtes. Mais je ne désespère pas de parvenir, un jour, à vous faire quitter le confort douillet du Paradis des musiciens.

 

Et je sais que tôt ou tard vous daignerez accompagner ici-bas, pour de nouvelles aventures musicales, votre toujours fidèle et dévouée

 

Félicité Charmille

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

© Marc Ginot