CD

Régine Crespin, A tribute

Warner Classics rend hommage à Régine Crespin, disparue en 2007, dans un coffret de 10 CD. Une occasion de constater que l’art de l’immense cantatrice française n’a jamais été aussi moderne.

 

Sa dernière apparition sur scène, dans une ultime Comtesse de La Dame de Pique au Palais des Congrès, eut lieu en 1989. Depuis, la dernière diva française n’a pas été remplacée. C’est que la co-présence, dans un même gosier, d’autant de qualités, tient du miracle : la consistance du timbre, un velours soyeux, moelleux, sensuel, caressant ; le nuancier des couleurs, dont la gamme s’étend du marbre d’Iphigénie au pourpre des rôles plus sanguins (Tosca ou Santuzza), et jusqu’aux teintes très sombres des derniers rôles, telle la Première Prieure du Dialogue des Carmélites, un rôle qui fascina Crespin toute sa carrière et qu’elle aborda en 1982 avec le succès que l’on sait ; l’incomparable clarté de la diction (elle retira une grande fierté d’avoir été jugée la plus compréhensible de toutes les interprètes du Dialogue des Carmélites chanté en 1977 au Met… en anglais !) ; et puis ce quelque chose de plus qu’on appelle la classe. Ou le chic.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le coffret de 10 CD paru chez Warner Classics pour célébrer les dix ans de la disparition de la chanteuse (survenue en 2007) est intitulé tout simplement : A tribute. Il y a nécessairement quelques frustrations et interrogations : difficile d’imaginer un portrait de Crespin sans une seule note de sa Maréchale ni de sa Brünnhilde… Et pourquoi n’avoir retenu aucun extrait du double album Prima donna in Paris (DECCA) ? Certes, l’album fut gravé en 1971, pendant une période de crise vocale, alors que Crespin s’orientait de plus en plus vers le répertoire de mezzo ; et la chanteuse, dans ses mémoires (À la scène, à la ville, chez Actes Sud), ne se dit pas très fière de ces enregistrements. Ils comportent cependant quelques belles surprises, notamment dans le répertoire léger : Felicity Lott n’a-t-elle pas l’habitude de déclarer que Crespin avait « un sourire dans la voix » ? Il faut enfin une bonne paire de lunettes pour pouvoir lire les dates d’enregistrements, pourtant particulièrement importantes pour suivre le cheminement d’une voix qui évolua beaucoup, passant du statut de soprano lyrique (et même de soprano colorature : Crespin raconte avoir chanté Lakmé au cours de ses études !) à ceux de soprano dramatique, de mezzo, voire de contralto dans ses dernières années. 

À ces détails près, ces CD, présentés avec une belle rigueur philologique et pour la plupart dans des pochettes reproduisant les couvertures d’origine, ravivent avec émotion une nostalgie qui ne semble pas près de s’éteindre, tant l’art de Crespin semble toujours d’une modernité étonnante. Des neiges immaculées du premier disque de 1958 (une voix au velours somptueux, large et puissante déjà mais aussi capable du plus subtil pianissimo, au service d’une Mathilde – Guillaume Tell – ou d’une Marguerite – La Damnation de Faust – d’une classe incomparable, ou encore d’une Elisabeth –Tannhäuser – à pleurer) jusqu’aux aux récitals Wagner ou Verdi (1963-1965), l’opéra est superbement représenté. À ces récitals s’ajoutent des sélections d’œuvres : Tosca (en français, en 1960), Hérodiade (1963) et les extraordinaires extraits des Troyens en 1965.

Les années 1960 sont pour Crespin absolument exceptionnelles. La beauté miraculeuse du timbre n’est jamais altérée par le dramatisme puissant de l’interprétation – qui explique le surnom de Lionne que lui donnera le public italien. On ne relève aucune faute de goût, y compris dans les pages où il serait facile de céder à certains effets un peu trop appuyés (Cavalleria Rusticana, ou La Gioconda). Les Wagner de 1963 sont miraculeux de tenue, d’élégance, de clarté. Les Wesendonck-Lieder nous consolent (un peu) de ce que Crespin n’aborda jamais Isolde, si ce n’est le seul Liebestod, trop tard, en 1976 à Buenos Aires. En revanche, la sélection des Troyens, aussi excellente soit-elle, ne nous consolera jamais de l’absence d’une intégrale, tant la double incarnation de Cassandre et Didon est exemplaire de style, de dramatisme et de musicalité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Crespin regrettait ne pas avoir plus chanté Verdi : « J’avais la voix pour ça », avait-elle l’habitude de dire. L’écoute des deux récitals verdiens lui donne raison : moins idiomatique que dans les répertoires allemand ou français, son chant n’en conserve pas moins toute sa noblesse et toute sa puissance dramatique : son Amelia d’Un Ballo in maschera est électrisante dans l’air  « Ecco l’orrido campo », bouleversante de noblesse blessée dans le « Morrò, ma prima in grazia… » ; le « O don fatale » d’Eboli est renversant d’autorité, et on comprend, devant la grandeur tragique que Crespin confère au « Tu che la vanita » d’Elisabeth, que Karajan ait ardemment désiré lui confier le rôle entier (ce que Crespin refusa : « J’étais folle ! », confiera-t-elle dans ses mémoires). Seules relatives déceptions : la scène de somnambulisme de Macbeth (voix trop belle pour la Lady ?) et le « Ritorna vincitor » d’Aida, ce dernier en raison, surtout, de la direction extrêmement lente et pesante de Prêtre. (C’est en entendant cet enregistrement que Callas, sur un coup de tête, décida d’ajouter cet air à son récital verdien de 1964, afin de montrer comment, selon elle, il faut l’interpréter !)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelques extraits d’intégrales viennent compléter ce panorama opératique : les célébrissimes Dialogues des carmélites de 1958, la Carmen de 1974 et La Périchole de 1976, interprétations somptueuses, presque trop aristocratiques pour ces rôles, mais également La Vie Parisienne de 1976. Sa Dulcinée (Don Quichotte de Massenet) ne figure pas en revanche dans ce coffret, ni surtout sa Grande-Duchesse d’Offenbach, si drôle et si sensuelle à la fois : son « Dites-lui » souriant, velouté, voluptueusement phrasé est un miracle de séduction vocale …

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La mélodie est également à l’honneur, et là encore le plus souvent dans des enregistrements gravés dans les meilleures années de la chanteuse. Le légendaire couplage Shéhérazade de Ravel / Les Nuits d’été de Berlioz est bien présent (pauvres chanteuses qui, aussi excellentes soient-elles, semblent dorénavant condamnées à être appréciées à l’aune de cette gravure toujours inégalée à ce jour !), mais les récitals de lieder et mélodies de 1966 et 1967 (avec John Wustman au piano), moins célèbres, sont presque aussi exceptionnels : le Liederkreis op. 39 de Schumann fait entendre mille nuances raffinées sans afféterie aucune, une ligne frémissante d’émotion discrète, une diction exceptionnelle. Les mélodies de Fauré et Debussy sont un bijou de poésie, et la berceuse créole de Sauguet incarne à elle seule la notion même de la tendresse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’hommage se clôt par trois raretés : une chanson extraite de la B.O. du film de Pierre Grimblat Dites-le avec des fleurs, gravée après la crise des années 1970 (alors que la voix, qui se cantonnera dorénavant presque exclusivement à des emplois de mezzo, a retrouvé sa stabilité)  et deux chansons qu’interprétait le chanteur/acteur comique Henri Génès en 1957 : « La Tantina de Burgos » et « Hector », qui permettent à notre diva de se lancer d’abord dans un tango argentin puis dans un slow langoureux (et comique !) avec un naturel cofondant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un coffret de 10 CD qui constitue le témoignage très précieux d’un art demeuré inégalé : une constante leçon d’élégance, de diction et de style.

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

Tosca, "Vissi d'arte"

Didon des Troyens de Berlioz: "Je vais mourir..."

Un bal masqué avec Franco Corelli

La Grande-Duchesse de Gélolstein au Théâtre du Châtelet

Fauré, "Au bord de l'eau"

Sauguet, Berceuse créole

"La Tantina de Burgos"

"Ohé, les copains !"