Il viaggio a Reims (1825)

 

Le compositeur                

Gioacchino Rossini (Pesaro, 1792 - Paris, 1868)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il compose plusieurs opéras pour la France (ou adapte d’anciens ouvrages italiens sur des livrets français) : Le Siège de Corinthe (1826) ;  Moïse et Pharaon (1827) ; Le Comte Ory (1828);  Guillaume Tell (1829). Après la Révolution de 1830, Rossini se détourne de l'opéra et ne composera plus que de la musique sacrée (le Stabat mater, dont la première version est créée en 1831 ; la Petite messe solennelle, 1863), des mélodies et quelques pages instrumentales. Il meurt à Paris. Inhumé au Père Lachaise, son corps sera rapatrié en Italie quelques années plus tard et repose désormais à Florence (basilique Santa Croce).

 

 

Le librettiste

Luigi Balocchi (1766-1832)

Surtout connu pour avoir été le directeur, à Paris, du Théâtre-Italien à partir de 1802 (le théâtre portait alors le nom de Théâtre de l’Impératrice), Luigi Balocchi a également été juriste, mais surtout compositeur (il est l’auteur de nombreuses romances) et librettiste, notamment pour Rossini (Il Viaggio a Reims, 1825 ; Mosè in Egitto, 1825 ; Le Siège de Corinthe, 1826 ; Moïse et Pharaon, 1827).

 

La création – les différentes versions

 

Les circonstances de la création

Le Voyage à Reims est le dernier opéra italien de Rossini. Créé à Paris, au Théâtre-Italien, le 19 juin 1825, il fut l’un événements majeurs au sein des fêtes célébrant le couronnement de Charles X. La création de l’œuvre était destinée à la famille royale et eut lieu, selon la tradition, dans un silence absolu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les représentations du vivant de Rossini 

 

Une deuxième et une troisième représentations, ouvertes au public cette fois, eurent lieu fin juillet 1825, puis une quatrième et dernière représentation en septembre. Parmi les dix-huit chanteurs qui participèrent aux représentations de 1825, certains comptaient parmi les plus célèbres interprètes de leur temps : Giuditta Pasta (Corinne), Laure Cinti (la comtesse de Folleville), Ester Mombelli (Madame Cortèse), Nicolas-Prosper Levasseur (Don Alvaro),…

 

Le Comte Ory 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La redécouverte de l’œuvre au XXe siècle

 

La partition du Voyage à Reims réapparaît à la fin des années 1970 et est reconstituée grâce aux efforts conjugués de Janet Janet Johnson et Philip Gossett. En août 1984, l’œuvre est de nouveau proposée au festival de Pesaro, au cours de représentations désormais considérées comme historiques. Luca Ronconi assurait la mise en scène, Claudio Abbado dirigeait, et la distribution affiche la fine fleur du chant rossinien des années 1980 : Katia Ricciarelli, Lucia Valentini Terrani, Lella Cuberli, Cecilia Gasdia, Francisco Araiza, Efoardo Gimenez, Leo Nucci, Ruggero Raimondi, Samuel Ramey et Enzo Dara ! Le succès fut extraordinaire, le retentissement mondial, et le spectacle entama une tournée qui devait le conduire à la Scala par deux fois (en 1985 puis en 2008), à Vienne (1988) ou encore à Ferrare (1992).

 

L’intrigue

Les sources

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Résumé de l’action

L’acte unique de l’opéra prend place dans les Vosges, à Plombières-les-Bains, une station thermale particulièrement prisée au XIXe siècle. Madame Cortèse, la propriétaire de l’auberge du Lys d’or, met tout en œuvre pour satisfaire les attentes de ses pensionnaires, accourus de toute l’Europe afin d’assister, à Reims, au couronnement du nouveau roi de France, Charles X. Tous attendent l’arrivée d’une voiture qui doit les conduire à Reims, ville où sont traditionnellement couronnés les rois français.

 

Séjournent au Lys d’or Corinne, la célèbre poétesse-improvisatrice romaine, dont est secrètement – et passionnément – amoureux un Anglais : Lord Sydney, et la marquise polonaise Melibea, « veuve d’un général italien mort le jour même de ses noces, lors d’une attaque surprise de l’ennemi ». Elle est passionnément aimée du général russe Comte de Libenskof, au caractère impétueux et excessivement jaloux, notamment de l’amiral espagnol Don Alvaro, avec qui il se serait battu en duel si une improvisation poétique (et inopinée) de Corinne n’avait subitement mis un terme à leur dispute.

 

La Comtesse de Folleville, parisienne passionnée de mode, sera aussi du voyage si ses nerfs le lui permettent : elle a effectivement fait un malaise important en apprenant que toute sa garde robe a disparu lors d’un accident de calèche… Heureusement, son chapeau préféré ayant été sauvé, elle semble se remettre petit à petit des ses émotions… d’autant que l’officier français Belfiore se montre particulièrement attentionné à son égard (mais il est au demeurant très empressé auprès de toutes femmes…)

 

Pour veiller sur les effets personnels des voyageurs, on peut compter sur le zèle de Don Profondo, « homme de lettres, membre de diverses académies, collectionneur, fou d’antiquités » : dans un air hilarant (« Medaglie incomparabili »), il détaille les objets de valeur possédés par chacun des voyageurs, en imitant l’accent de leurs propriétaires.

Coup de théâtre : alors que chacun est prêt à se mettre en route, on apprend que plus aucun cheval n’est disponible, tous ayant été réservés depuis longtemps en prévision des événements… Le désespoir gagne tous les convives, mais Madame Cortèse apporte une nouvelle inattendue : après le couronnement, le roi rentrera à Paris où seront organisées de grandes fêtes ; tous ceux qui n’auront pu se rendre à Reims pourront se consoler en y assistant. Immédiatement, la Comtesse de Folleville offre le gîte et le couvert à tous les invités ! En attendant un prochain  départ pour Paris (par la diligence quotidienne, dès le lendemain matin), un grand banquet est organisé. Chaque convive porte un toast à la famille royale dans le style de son pays, Corinne improvise poétiquement sur une grande figure de l’histoire de France (un tirage au sort a désigné comme sujet de l’improvisation… Charles X !), et l’opéra s’achève par un ensemble à la gloire de la France et de son roi.

 

La musique

La résurrection d’un opéra qu’on croyait perdu est toujours un événement fort, mais la recréation du Voyage à Reims au festival de Pesaro en 1984 fut bien plus que cela : les mélomanes découvraient non pas une œuvre séduisante et intéressante, mais un pur chef-d’œuvre  dont chaque page est un objet d’émerveillement, et constataient, médusés, qu’ils avaient été privés pendant quelque 160 ans, de l’un des meilleurs ouvrages de Rossini, si ce n’est l’un des meilleurs opéras du répertoire.

 

Ce qui rend l’œuvre unique et absolument irrésistible, c’est l’adéquation absolue entre une musique d’une qualité d’inspiration constante, exceptionnelle, d’une verve, d’un charme, d’un humour rarement égalés y compris par Rossini dans ses autres ouvrages, et un livret d’une rare modernité : le texte de Luigi Balocchi est, 130 ans avant Ionesco ou Beckett, un splendide exemple de théâtre de l’absurde. Deux heures durant, les personnages attendent une voiture qui n’arrivera pas, pour se rendre à un événement auquel il n’assisteront finalement pas, avant d’aller à Paris afin d’assister aux fêtes du couronnement, au nombre desquelles il faut compter… Le Voyage à Reims de Rossini qu’ils viennent d’interpréter ! Qu’un tel vide dramatique, un tel non-sens, une telle mise en abyme puisse faire l’objet d’un livret d’opéra en 1825, voilà qui est pour le moins stupéfiant… Et que ce néant dramatique puisse maintenir les spectateurs en haleine pendant plus de deux heures et ait pu donner lieu à un tel feu d’artifice musical constitue sans aucun doute l’un des apports le plus originaux qu’un compositeur ait jamais faits au monde de l’Opéra.

 

Car la musique du Voyage à Reims est absolument géniale, et l’œuvre apparaît infiniment supérieure au Comte Ory qui s’en inspire pourtant directement. Outre le fait qu’on est en droit de trouver le décalage et le non-sens plus fins et moins lassants que la vision d’hommes déguisés en nonnes relevant leur robe pour danser en se saoulant (en d’autres termes de préférer l’humour étonnamment moderne de Luigi Balocchi à celui, il faut bien le reconnaître, gras et franchouillard de Scribe et Delestre-Poirson), on trouve dans Le Voyage à Reims un second degré et un humour qui participe de l’héroï-comique, totalement absents du Comte Ory. Deux exemples parmi tant d’autres : l’air de la Comtesse de Folleville, traité sur le mode sérieux alors que le personnage ne se préoccupe guère que de sa garde-robe, est infiniment plus savoureux que celui de la Comtesse Adèle, entièrement traité au premier degré. De même, l’aspect répétitif de l’air de Don Profondo, parfaitement en situation puisqu’il s’agit pour le personnage d’énumérer tous les objets inutiles dont les voyageurs se sont chargés (et par la même occasion de se moquer de leurs manies et de leur accent !) devient-il d’une extrême platitude lorsqu’il ne s’agit pour Raimbaud que de raconter comment il a réussi à dégotter quelques bouteilles de vin…

 

Bref, Le Voyage à Reims est une œuvre absolument à part, d’une qualité musicale exceptionnelle, d’une drôlerie irrésistible, d’une originalité sans pareille. Que cette oeuvre soit toujours si peu souvent montée en France (une seule production à Paris en quelque quarante ans...) est tout bonnement incompréhensible...

 

(1) Au Châtelet en 2005. Il s'agissait d'une version importée de Saint-Pétersbourg. L’œuvre était interprétée par des jeunes chanteurs de l’Académie du  Théâtre Mariinsky. En 1997, à Royaumont, Alberto Zedda avait de même confié l’opéra à des jeunes chanteurs en formation. En 2015, les élèves du Département des disciplines vocales du Conservatoire de Paris l’ont également interprété à la Philharmonie de Paris. Le Voyage à Reims a également été proposé par les opéras de Nancy (production reprise à Bordeaux) ou Marseille .

 

 

Pour voir et écouter l’œuvre

 

CD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DVD

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour voir la production aujourd'hui toujours inégalée du festival de Pesaro 1984, c'est ici : 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dossier réalisé par Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

gallery/le docteur miracle 1 (c) michel slomka

© Christian Dresse

© Marc Ginot

gallery/rossini_08

Rossini reçoit sa formation musicale à Bologne. Après quelques succès dans le genre bouffe (La Scala di seta, 1812 ; La Pietra del paragone, 1812 ; Il Signor Bruschino, 1813), il rencontre un véritable triomphe avec Tancredi, représenté à Venise en février 1813.  Cet opera seria ainsi que le dramma buffo Il Barbiere di Siviglia, pourtant accueilli plus que froidement à sa création (Rome, 1816) feront de lui le compositeur italien le plus célèbre de son temps. Il continuera, au cours de sa carrière, de faire alterner des œuvres bouffes ou semiserie (L’Italiana in Algeri, 1813 ; Il Turco in Italia, 1814 ; La Gazza ladra, 1817 ; La Cenerentola, 1817) avec (surtout) des ouvrages sérieux (Otello, 1816 ; Mosè in Egitto, 1818 ; Ermione, 1819 ; La Donna del lago, 1819 ; Semiramide, 1823). Il voyage à Vienne (où il rencontre Beethoven), à Londres puis à Paris où il est nommé directeur du Théâtre-Italien, compositeur du roi – il compose Il viaggio a Reims (1825) à l’occasion du sacre de Charles X – et inspecteur général du chant en France.

gallery/image_dubois_graveur_scene_du_comte_ory_comedie_vaudeville_g.24330_1260884
gallery/giuditta_pasta_as_norma_1831
gallery/nicolas-prosper_levasseur

Œuvre de circonstance nécessitant de très nombreux et excellents interprètes, l’œuvre disparut rapidement de l’affiche, et la partition originale fut considérée comme perdue. Une bonne moitié de la partition fut néanmoins réutilisée par Rossini dans son Comte Ory (livret de Scribe et Delestre-Poirson), créé salle Le Peletier en 1828.

Giuditta Pasta, créatrice de Corinne (ici en Norma)

Nicolas-Prosper Levasseur, créateur de Don Alvaro

Dubois, scène du Comte Ory (Paris, Musée Carnavalet,)

Oswald se promenait dans les rues de Rome en attendant l’arrivée de Corinne. À chaque instant on la nommait, on racontait un trait nouveau d’elle, qui annonçait la réunion de tous les talens qui captivent l’imagination. L’un disait que sa voix était la plus touchante d’Italie, l’autre que personne ne jouait la tragédie comme elle, l’autre qu’elle dansait comme une nymphe, et qu’elle dessinait avec autant de grâce que d’invention ; tous disaient qu’on n’avait jamais écrit ni improvisé d’aussi beaux vers, et que, dans la conversation habituelle, elle avait tour à tour une grâce et une éloquence qui charmaient tous les esprits. On se disputait pour savoir quelle ville d’Italie lui avait donné la naissance, mais les Romains soutenaient vivement qu’il fallait être né à Rome pour parler l’italien avec cette pureté. Son nom de famille était ignoré. Son premier ouvrage avait paru cinq ans auparavant, et portait seulement le nom de Corinne. Personne ne savait où elle avait vécu, ni ce qu’elle avait été avant cette époque ; elle avait maintenant à peu près vingt-six ans. Ce mystère et cette publicité tout à la fois, cette femme dont tout le monde parlait, et dont on ne connaissait pas le véritable nom, parurent à lord Nelvil l’une des merveilles du singulier pays qu’il venait voir. Il aurait jugé très-sévèrement une telle femme en Angleterre, mais il n’appliquait à l’Italie aucune des convenances sociales, et le couronnement de Corinne lui inspirait d’avance l’intérêt que ferait naître une aventure de l’Arioste.

 

Madame de Staël, Corinne ou l'Italie, LIVRE II, "Corinne au Capitole", chapitre 1

gallery/corinne

Le librettiste Luigi Balocchi s’inspire (très lointainement !) de Corinne ou l’Italie de Madame de Staël, ou du moins de certains de ses personnages : Corinne elle-même, la poétesse-improvisatrice, le lord anglais Oswald Nelvil, qui en est amoureux – et qui devient Lord Sydney dans Le Voyage à Reims, ou encore le comte d'Erfeuil, personnage français ayant pu inspirer celui du jeune officier Belfiore.

Corinne au Cap Misène (François Gérard)

gallery/mme_de_staël
gallery/vr1
gallery/vr3
gallery/vr2
gallery/vr5
gallery/vr4

MacNair, Valentini Terrani, Serra, Studer, Matteuzzi, Gimenez, Ramey, Raimondi, Gallo, Berliner Philharmoniker, Rundfunkchor Berlin, dir. Abbado. Sony, 1993.

Gasdia, Valentini Terrani, Cuberli, Ricciarelli, Gimenez, Araiza, Ramey, Raimondi, Nucci, The Chamber Orchestra of Europe, Prague Philhamonic Chorus, dir. Abbado. DG, 1984

Laura Giordano, Marianna Pizzolato, Sofia Mchedlishvili, Alessandra Marianelli, Bogdan Mihaï, Maxim Mironov, Mirco Palazzi, Bruno De Simone, Gezim Myshteka, Camerata Bach Choir, Poznan, Orchestre Virtuosi Brunensis, dir. Antonino Fogliani, Naxos, 2014.

Elena de la Merced, Paula Rasmussen, Mariola Cantarero, María Bayo, José Bros, Kenneth Tarver, Simón Orfila, Nicola Ulivieri, Enzo Dara, Àngel Òdena, Stephen Morschek, Josep Ruiz, Orchestra and Chorus of Gran Teatre del Liceu, Barcelona, dir. Jesús López-Cobos. TDK, 2003.

Irma Guigolachvili, Anna Kiknadze, Larissa Youdina, Anastasia Belyaeva, Dmitri Voropaev, Daniil Shtoda, Edouard Tsanga, Nikolaï Kamenski, Vladislav Ouspenski, Alexeï Safiouline, Alexeï Tannovistski, Andreï Iliouchnikov, Orchestre et Choeur du Théâtre Mariinsky, Saint Pétersbourg. Opus Arte, 2005.