Sémiramis de Destouches à Versailles :  une redécouverte majeure du répertoire baroque français  

 

Opéra royal de Versailles, concert du 4 mars

 

 

DISTRIBUTION

 

Sémiramis Éléonore Pancrazi 
Amestris Emmanuelle de Negri 
La Prêtresse, une Babylonienne Judith Fa

Arsane Mathias Vidal 
Zoroastre Thibault de Damas 
Un Génie, un Babylonien Clément Debieuvre 
L’Oracle David Witczak 

 

Chœur du Concert Spirituel (préparation du chœur Hervé Niquet), Les Ombres, dir. Margaux Blanchard, Sylvain Sartre 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sémiramis marque une redécouverte majeure du répertoire lyrique français de l’époque baroque et le succès de la représentation de ce soir le prouve grandement. Margaux Blanchard et Sylvain Sartre l’avaient d’ailleurs présentée en première mondiale au festival d’Ambronay en octobre 2018. Cette tragédie lyrique n’avait plus été montée depuis sa création en 1718. La version de concert de ce soir permet donc, dans l’écrin idéal de l’opéra du château de Versailles, de lui donner une seconde naissance.

 

Destouches est peu connu du grand public. À la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles, le compositeur fut aussi un missionnaire et un soldat. Sémiramis est le dernier opéra qu’il donne à l’Académie royale de musique, et assurément l’une de ses plus belles réussites tant la variété musicale y est grande. Bien qu’héritier de la tradition lullyste, il n’apparaît jamais dans cette partition comme un pâle épigone du maître florentin. Bien au contraire, Destouches parvient à sublimer le modèle crée par Lully et à composer une œuvre particulièrement saisissante par maints aspects et en maints endroits.

 

La reine de Babylone ne fut pas l’héroïne la plus prisée du monde théâtral et opératique de l’époque classique, ce qui ne l’empêche pas de traverser aussi bien en France qu’en Italie tout le XVIIIe siècle. Les auteurs antiques (Hygin, Diodore de Sicile…) nous rapportent les faits de cette femme qui fut à la fois une conquérante et une bâtisseuse mais aussi une femme de pouvoir, une femme « mâle », prête à conserver pour soi les rênes de ses états, quitte à faire emprisonner ou tuer (c’est selon) son mari Ninus. Héroïne de Crébillon en 1717 puis de Voltaire une trentaine d’années plus tard, la grande reine put frapper de stupeur les spectateurs, notamment par ses crimes et le désir incestueux qu’elle ressent pour son fils qu’elle ne reconnaît pas. C’est en substance ce que reprend le livret écrit pour Destouches. À ce fond, le librettiste Roy ajoute un quatuor amoureux où s’affrontent différents personnages : le mage Zoroastre qui aime Sémiramis laquelle lui préfère Arsane (son fils), ce dernier aimant Amestris, qui doit être sacrifiée. Se dessinent donc de manière logique des rivalités et des antagonismes sentimentaux qui vont être à l’œuvre durant tout l’opéra et que la musique va magnifiquement servir.

 

Sylvain Sartre réussit à donner une très grande cohésion à son ensemble ainsi qu’au chœur du Concert Spirituel et de manière générale, la représentation appelle beaucoup d’éloges. On pourrait peut-être reprocher au chef une direction un peu trop monochrome mais cela est parfaitement anecdotique tant l’orchestre, grâce aussi à la grande musicalité du premier violon, Marie Rouquié, sonne bien comme les voix du chœur. Il faudra saluer en premier lieu les petits rôles confiés à Judith Fa (une prêtresse et une babylonienne aux aigus charnus), Clément Debieuvre (un génie et un babylonien à la voix encore jeune mais très claire) et David Witzack, dont l’Oracle peut sembler manquer un peu de coffre, mais qui trouve des accents virtuoses et martiaux dans le rôle de l’Ordonnateur au cinquième acte.

Côté soliste, il faut saluer la prestation de chacun des chanteurs.

 

Et à tout seigneur, tout honneur, commençons par le rôle-titre que défend avec beaucoup de conviction Éléonore Pancrazi, à la fois reine tourmentée et amoureuse. On retiendra plus particulièrement son premier monologue au début de l’acte I, « Pompeux apprêts, fête éclatante », ainsi que la scène finale où elle trouve de vrais accents pathétiques et tragiques. Emmanuelle de Negri est une Amestris touchante, elle aussi jeune femme amoureuse mais prête, avec stoïcisme, à accepter son sacrifice. Les voix masculines ne sont pas en reste non plus. Mathias Vidal s’investit pleinement dans le rôle d’Arsane et trouve aussi des accents héroïques comme dans son duo avec Amestris au quatrième acte. Quant à Thibault de Damas, il campe un Zoroastre à la fois galant jaloux, arrogant et sûr de ses prérogatives sur la reine de Babylone. On eût cependant peut-être aimé une voix plus caverneuse ou profonde. Néanmoins, il faut saluer ses nombreuses interventions notamment avec le chœur dans la scène d’invocation au Styx à la fin du troisième acte et son air « Haine, transports jaloux. » Enfin, il faut aussi rendre hommage au chœur du Concert Spirituel qui sonne plein et de manière homogène.

 

On ne peut terminer sans toucher un mot des nombreuses beautés que recèle la partition. Il faut être attentif notamment à l’aspect formel car Destouches, surtout dans les passages avec Zoroastre, écrit de longues scènes d’une extrême diversité musicale. Signalons encore la présence d’un duo à chaque acte. L’orchestre joue également un rôle sans précédent dans l’importance accrue qui lui est accordée : les nombreux passages dansés, les ritournelles, l’accompagnement des airs, tout concourt à donner aux instruments un réel poids dramatique. Et parmi les passages les plus beaux, comment ne pas se délecter de la grande passacaille avec chœur du premier acte ?

 

Gageons que la version de concert (et enregistrée) de ce soir soit une première étape et espérons que Sémiramis puisse un jour avoir les faveurs de la mise en scène.  

 

Nathanaël Eskenazy

 

NB : Pour ce spectacle, notre rédacteur a bénéficié d'une invitation de l'Opéra Royal de Versailles, auquel Première Loge adresse ses remerciements

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

© Marc Ginot