Salvatore Caputo, le chef qui va droit au c(h)oeur                                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salvatore Caputo, vous avez entre autres dirigé les chœurs du San Carlo de Naples et du Teatro Colón de Buenos Aires avant ceux de l’Opéra national de Bordeaux… Fort de cette expérience, pouvez-vous aujourd’hui dire quelles sont, selon vous, les principales qualités que doit posséder un chef de chœur ?

Je crois qu’il faut trois qualités essentielles. La première concerne l’aspect technique du travail. Il est évidemment primordial et doit être approfondi, les choristes se doivent d’être préparés le plus efficacement possible afin d’être fin prêts le jour J.

La seconde serait la flexibilité, plus exactement la capacité d’adaptation au groupe avec lequel on travaille. Même si l’on arrive avec ses propres idées, sa propre conception de la partition, il faut savoir écouter et mettre les choses en discussion. On doit être capable de s’adapter en permanence, ne serait-ce qu’en sachant percevoir quelle est « l’ambiance » du groupe : parfois, on sent que, ce jour-ci, pour telle ou telle raison, une vraie répétition ne pourra avoir lieu. Inutile d’insister : mieux vaut alors choisir de faire un travail répétitif, axé, par exemple, sur la mémorisation. Tout ceci ne me paraît pas très différent, en fait, du professeur qui a parfois préparé une activité précise mais qui la modifie en fonction de la réaction du groupe d'étudiants avec lequel il travaille. 

Enfin, mais cela rejoint en fait cette deuxième qualité, il faut un certain savoir-faire psychologique. Il est impossible de faire de la musique avec seulement de la musique : nous travaillons avec des êtres humains, il faut savoir susciter l’adhésion, fédérer le groupe. La clé de la réussite réside dans un subtil équilibre entre ces différentes composantes : si on ne travaille que la technique, on perd le côté humain. Si on n’est que dans le relationnel, la technique s’en ressent !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vous venez d’aborder l’aspect humain de votre travail… On ne peut s’empêcher de penser à la pandémie qui frappe notre pays en ce moment et qui touche bien sûr les artistes et la vie culturelle. Les dégâts sont matériels et financiers, mais ils sont aussi humains…

Bien sûr… La situation est très compliquée. Nous  perdons beaucoup d’argent chaque jour… Si la trilogie mozartienne, prévue en juin, est annulée, ce sont 2 millions d’euros de perdus… Comment savoir si la fin de la saison pourra avoir lieu ? Même si les théâtres rouvrent, la programmation ne peut pas reprendre instantanément, il faut nécessairement un temps de répétition. L’impact sur les artistes qui voient leurs spectacles annulés est immense, il faut absolument les soutenir tous, les solistes, les intermittents,… Bien sûr, chaque théâtre réfléchit  à d’éventuelles reprogrammations, mais c’est tellement compliqué… Rien ne dit que les artistes qui étaient libres cette saison le seront aux nouvelles dates proposées. Par ailleurs les futures saisons sont déjà prêtes depuis longtemps : ajouter deux ou trois spectacles pourrait conduire à en supprimer d’autres qui étaient prévus ! Voilà pourquoi l’Opéra de Bordeaux, à ce jour, n’a pas encore communiqué la saison 2020-2021. C’est, à mon avis, une sage décision.

 

Que faites-vous, que fait le chœur de l’Opéra de Bordeaux en cette période de confinement ? Est-ce important de continuer à travailler ? Est-ce possible ?

C’est très important. Il faut que nous soyons opérationnels très vite, nous devons être prêts dès que la vie du théâtre reprendra ! Pour ce faire, nous avons mis en place un programme de concerts et un système de travail  grâce à plusieurs outils numériques que nous nous sommes procurés. Les choristes disposent ainsi de l’orchestre, de l’accompagnement piano, d’un chat bien sûr pour échanger, d’une page pour signaler les problèmes qu’ils rencontrent.

Mais j’estime que je dois également œuvrer à maintenir le lien avec le public de l’Opéra. Nous ne pouvons plus proposer de concerts au public, certes, mais nous nous devons d’entretenir son esprit et sa curiosité. Aussi j’organise 3 ou 4 ateliers virtuels par semaine sur les réseaux sociaux, avec à chaque fois un thème différent. Et pendant une heure, nous échangeons, et je donne des idées d’ouvrages à lire, d’œuvres musicales à écouter… Je me sens engagé vis-à-vis du public.

 

À propos d’engagement, vous êtes vous-même engagé dans la défense de nombreuses causes humanistes… C’est important, pour vous, le fait de donner l’image d’un artiste qui ne soit pas enfermé dans sa bulle mais qui soit en prise avec son temps et les problèmes sociaux, éthiques que nous rencontrons ?

C’est d’autant plus important que je travaille dans un théâtre public. Si vous devez participer à une Traviata au Metropolitan Opera, votre rôle est de chanter du mieux que vous pouvez, et c’est tout. Mais j’estime que, travaillant dans un Opéra national, je remplis une mission de service public et que cette mission ne s’arrête pas au seul aspect artistique. Il nous faut aller au devant du public, le toucher, porter la  musique à une partie du public qui n’y a pas accès, mais aussi lui transmettre certains messages et la musique est un moyen privilégié pour véhiculer les valeurs humanistes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut agir vite, avant que les problèmes ne surgissent, et des problèmes il y en a, à nos portes ! Quand on voit qu’un dirigeant européen  prend le prétexte de la crise engendrée par le coronavirus pour mettre fin à la reconnaissance des personnes transgenre… Il y a une dictature qui se met en place à 2000 kilomètres de nos frontières, et il faudrait ne rien dire ?

Je me sens en fait un peu comme un « agent culturel » investi d’une mission d’éducation en quelque sorte : avec l’aide de l’État et la musique, je dois tenter, à mon niveau, de rendre la société meilleure, en mettant en valeur, pour le public, des notions telles que la solidarité ou la lutte contre les discriminations.

 

L'équipe de Première Loge souhaite bon courage aux choeurs de l'Opéra de Bordeaux et à leur chef, et espère pouvoir les applaudir de nouveau très prochainement !

 

 

Interview réalisée par Stéphane Lelièvre, avril 2020

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Salvatore Caputo est le Chef de chœur de l’Opéra National de Bordeaux depuis 2014, directeur artistique du Festival Eufonia de Bordeaux depuis 2015 et chef de chœur invité du Centre National pour les arts de Beijing depuis 2017. Il a également dirigé les choeurs duThéâtre Colón de Buenos Aires de 2004 à 2009, du Théâtre San Carlo de Naples de 2009 à 2014, du Théâtre municipal de Santiago du Chili (en 2014), et a notamment eu l'occasion de travailler avec Claudio Abbado, Richard Bonynge, Zubin Mehta, Marc Minkowski, Riccardo Muti, Daniel Oren ou encore Seiji Ozawa.

Il revient pour nous sur la crise engendrée par le coronavirus dans le milieu de l'Opéra, mais explique également quelles sont selon lui les qualités indispensables à tout chef de choeur, et dit ce qu'évoque pour lui la notion d'artiste engagé...

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Opéra National de Bordeaux, saison 2014-2015 (teaser)

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© Roberto Giostra