Opéras en streaming

 

 

TOSCA- Aix-en-Provence, 2019

 L’Illusion tragique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En streaming gratuit jusqu’au 10 juillet 2020 à l'adresse suivante :

https://www.france.tv/france-2/festival-international-d-art-lyrique-d-aix-en-provence/1029167-tosca-de-puccini-au-festival-d-aix-en-provence-2019.html

 

DISTRIBUTION

 

Floria Tosca Angel Blue

La Prima Donna Catherine Malfitano

Mario Cavaradossi Joseph Calleja

Baron Scarpia Alexey Markov

Angelotti Simon Shibambu

Le sacristain Leonardo Galeazzi

Spoletta Michael Smallwood

Sciarone Jean-Gabriel Saint-Martin

Le geôlier Virgile Ancely

Le majordome (rôle muet) Jean-Frédéric Lemoues

 

Chœur, Maîtrise et Orchestre de l’Opéra National de Lyon, dir.  Daniele Rustioni

Mise-en-scène Christophe Honoré

 

 

Si vous pensiez encore que Tosca raconte les amours contrariées d’une cantatrice bigote et jalouse et d’un peintre voltairien dans la Rome du début de l’ottocento, cette production aixoise risque fort d’ébranler vos certitudes…

Christophe Honoré connait sa Tosca sur le bout des doigts, et propose aux spectateurs une vertigineuse mise en abyme du chef d’œuvre de Puccini à la manière dont Pierre Corneille se jouait déjà des codes du théâtre classique dans l’Illusion comique.

 

Sur la scène du théâtre de l’Archevêché, c’est un tout autre drame que celui imaginé par Victorien Sardou qui se joue. Le rideau s’ouvre sur l’immense appartement-musée  d’une diva vieillissante qui vit là entourée de ses souvenirs : vieilles affiches encadrées aux murs du salon, photographies amoncelées sur le piano et anciens costumes remisés dans le dressing, tout laisse deviner une carrière triomphale mais aujourd’hui achevée.

 

Avant que ne résonnent les premiers accords de la partition, un bref préambule dialogué entre la Prima Donna et son majordome campe la scène : l’ancienne diva a accepté d’être suivie par une équipe de télévision qui réalise un documentaire et, le soir même, elle doit se prêter chez elle au jeu d’une master class au cours de laquelle une jeune soprano doit préparer sa prochaine prise de rôle en Tosca.

 

Le 1er acte du spectacle relate donc cette master class à laquelle l’ancienne diva se prête de plus ou moins bonne grâce. Le 2ème acte se déroule dans le même appartement quelques heures plus tard : tandis que le ténor prend une cuite au whisky dans la cuisine, la soprano débutante subit le harcèlement sexuel du baryton comme s’il fallait absolument en passer par là pour réussir sur les scènes d’opéra. Dans la chambre à coucher voisine, la vieille diva en est réduite à payer son majordome pour obtenir de lui le réconfort de quelques caresses maladroites… Le 3ème acte enfin montre le résultat de ces répétitions commencées chez la Prima Donna : l’orchestre est sur scène et l’on donne une version de concert de Tosca à laquelle assiste, à l’avant-scène, l’ancienne titulaire du rôle. Le spectacle s’achève évidemment par un drame mais la victime n’est pas forcément celle que l’on attend.

 

Cette histoire, Christophe Honoré réussit la gageure de nous la raconter sans modifier la moindre note ni rien ôter à la partition de Tosca. Le cœur de sa mise en scène, c’est de s’interroger sur la transmission d’un rôle écrasant. Comment accepter, lorsqu’on a triomphé en Tosca, de passer la main et de partager avec une autre génération d’interprètes l’héritage artistique reçu de ses ainés ?

 

La soprano américaine Catherine Malfitano s’abandonne entièrement à la vision de Christophe Honoré et c’est peu dire que le spectacle tient d’abord par sa formidable prouesse de tragédienne. Filmé en gros – voire très gros – plan, son visage réussit à exprimer successivement toutes les émotions qui, de l’exaspération à la jalousie en passant par l’attendrissement, traversent cette vieille chanteuse confrontée à une jeune artiste qui s’apprête à éclore en diva. Au cours du duo du 1er acte « Non la sospiri la nostra casetta », la Prima Donna s’autorise à interrompe le chef pour préciser une nuance à la jeune soprano mais sa mine de chattemite suggère évidemment que Catherine Malfitano prend un plaisir pervers à corriger la débutante. Au 2ème acte, force est cependant à la diva de reconnaître que son élève se révèle progressivement une grande Tosca : en lui offrant la somptueuse robe rouge qu’elle conservait pieusement d’une ancienne production, elle manifeste alors que le témoin est désormais passé d’une génération à l’autre, aussi douloureuse soit cette transmission. Au début du 3ème acte, Christophe Honoré confie à Catherine Malfitano la complainte du jeune berger « Io de sospiri », occasion de prendre conscience quelle interprète subtile elle demeure malgré les années.

 

Pour que le dispositif scénique soit crédible, il fallait que la partie de Tosca soit confiée à une jeune chanteuse qui n’avait jamais chanté le rôle sur scène. Angel Blue apporte la fraicheur de ses 35 ans à cette soprano débutante, d’abord impressionnée de travailler la partition avec une illustre titulaire du rôle puis vampirisée par le baryton qui essaye d’abuser d’elle en se comportant tel un Harvey Weinstein. Vocalement, Angel Blue réussit aussi la prouesse de faire évoluer son timbre et sa technique d’acte en acte : d’abord hésitante au début de la master class, se référant fréquemment à sa partition et respectant les nuances écrites par Puccini de façon un peu trop appliquée, elle libère sa voix au 2ème acte au moment d’opposer son innocence à la lubricité de Scarpia. Le climax de la représentation survient au moment du tube « Vissi d’arte » : projetées sur grand écran au-dessus du cadre de scène, des archives muettes de Callas, Crespin, Kabaivanska et Malfitano suggèrent qu’il est dans la nature des choses que le rôle de Tosca passe de diva en diva et contribue à l’éclosion de nouveaux talents. Au 3ème acte, la mue est faite : la débutante a troqué ses blue jeans pour une robe de diva et sa voix est désormais projetée avec l’insolence de la jeunesse dans un frissonnant « Trionfal di nuova speme ».

 

Habitué du rôle de Cavaradossi, Joseph Calleja trouve sous la direction scénique de Christophe Honoré l’occasion d’approfondir encore un rôle que tous les ténors croient connaître par cœur. L’artiste maltais campe avec évidence un chanteur déjà bien installé dans la carrière, ancien amant de la Prima Donna au côté de laquelle il a probablement débuté dans le rôle de Mario et enclin désormais à certains excès de boisson. Vocalement, on peut trouver que le timbre métallique de Calleja manque singulièrement de l’italianité nécessaire au chant puccinien mais l’aria « E lucevan le stelle », chantée comme une déclaration d’amour à la vieille Prima Donna, est une véritable leçon de nuances dont devraient s’inspirer tous les ténors qui la chantent fortissimo.

 

Le reste de la distribution contribue elle aussi à la crédibilité de cette Tosca : de Scarpia, le baryton russe Alexey Markov a le timbre tranchant et la veulerie machiavélique. Parmi les comprimari, retenons aussi Simon Shibambu, basse sud-africaine repérée au concours Operalia en 2018, qui trouve en Angelotti l’occasion de faire valoir une voix saine et bien chantante, ainsi que le jeune Français Virgile Ancely cantonné aux brèves interventions du geôlier mais dont la voix joliment timbrée marque la mémoire du spectateur.

 

Dans son rôle de majordome (quasiment) muet mais omniprésent tout au long des deux premiers actes, Jean-Frédéric Lemoues s’avère un acteur essentiel du drame mis en scène par Christophe Honoré : sans qu’on sache vraiment s’il subit ou s’il domine la Prima Donna qui l’emploie, il évolue dans l’immense décor de l’appartement avec une félinité qui inquiète autant qu’elle fascine…

 

Pour qu’un tel projet tienne debout, il lui faut évidemment s’appuyer sur une direction musicale scrupuleuse puisque la partition de Tosca reste malgré tout le cadre temporel dans lequel s’inscrit le drame qui se joue sur scène. À la tête de son orchestre de l’Opéra de Lyon, le jeune chef italien Daniele Rustioni insuffle à tous les pupitres l’énergie nécessaire pour donner à entendre une Tosca bandée comme un arc, nerveuse dans ses moments les plus dramatiques et sublimement lyrique lorsque les passions s’y expriment.

 

La radicalité du parti-pris de Christophe Honoré conduit à adorer ou détester cette Tosca aixoise. On peut évidemment déplorer que les metteurs en scène soient devenus aussi puissants dans les maisons d’opéra et les festivals, mais lorsque le rideau tombe sur cette Tosca, force est de reconnaître que c’est à un vrai Drame que l’on vient d’assister.

 

Nicolas Le Clerre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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Crédits photos : Jean-Louis Fernandez