Un Faust qui parle et qui chante !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Faust donné en version de concert au Théâtre des Champs-Élysées le 14 juin dernier, avec très exactement la même distribution que celle de ce coffret, avait ébloui le public, et c’est bien sûr une grande satisfaction que de pouvoir non seulement garder trace de cette soirée excitante, mais également de disposer d’une version de l’œuvre telle qu’elle fut créée au Théâtre Lyrique en 1859. Ou presque… car la version proposée par le Centre de Musique Romantique française, dans le souci scientifique et philologique qui est le sien, fait découvrir certaines pages que Gounod lui-même n’a peut-être jamais entendues, ces pages ayant été coupées avant la première représentation.

 

Les raisons d’écouter ce coffret sont multiples.

 

  • Tout d’abord, il ne s’agit nullement d’une simple variante de la version bien connue avec récitatifs, celle qui fut créée à Strasbourg en 1860 et qui supplanta très rapidement la version originelle. Il ne s’agit pas non plus d’une curiosité, réservée aux seuls amateurs éclairés. Le Faust de 1859 est une œuvre en soi, avec sa cohérence, ses couleurs propres, sa dramaturgie – et dont l’effet, sur l’auditeur, est sensiblement différent de celui produit par la version traditionnelle. À ceci, plusieurs raisons. L’alternance chant/dialogues, tout d’abord, qui confère à l’œuvre une respiration très différente, une forme de légèreté qui n’atténue en rien le dramatisme de certains épisodes – mais au contraire le souligne presque, par un effet de contraste typiquement romantique. Notons également la présence, toujours pensée et efficace, de mélodrames, dont certains sont particulièrement intéressants (celui de Faust, acte I scène 3 précédant sa célèbre exclamation : « Maudites soyez-vous, ô voluptés humaines ! »; celui de Méphisto,  puissamment incantatoire, précédant le duo d’amour). Si certains airs (la Chanson du Scarabée remplaçant celle du Veau d’or), certaines variantes (la conclusion de l’air des Bijoux, qui reprend intégralement le motif initial) n’apportent pas grand-chose, ni sur le plan dramatique, ni sur le plan musical, d’autres pages, en revanche, sont tout à fait intéressantes, notamment parce qu’elles confèrent à certains personnages ou épisodes une épaisseur que la version remaniée leur refusera. Ainsi Wagner (à peine une silhouette dans la version traditionnelle) est-il ici un vrai personnage. De même Valentin, malgré l’absence de son air « Avant de quitter ces lieux » (mais il en gagne un nouveau : « Chaque jour, nouvelle affaire ! », en  lieu et place du célèbre Chœur des soldats) prend une épaisseur incontestable lors de l'épisode au cours duquel il fait ses adieux à Marguerite, laquelle lui remet la fameuse médaille destinée à le protéger (duo « Adieu, mon bon frère ! », lors de la scène de la kermesse). La scène de sa mort et de la malédiction de Marguerite en acquiert un relief supérieur encore à celui de la version traditionnelle, le spectateur ayant eu l’occasion de prendre connaissance des liens très forts unissant le personnage à sa sœur. Dame Marthe elle aussi voit son importance accrue – en tant que personnage de comédie plus qu’en tant que chanteuse cependant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Par ailleurs, la version musicale de cet enregistrement est d’une très grande qualité, notamment grâce à la lecture absolument passionnante qu’en propose Christophe Rousset. Certains tempi surprennent parfois (celui de la Ballade du roi de Thulé est rapide, celui de la valse de la kermesse encore plus !), mais l’efficacité dramatique, la tendresse poétique, la violence des sentiments ou des actions sont toujours excellemment rendues, grâce également aux Talens Lyriques qui parent l’œuvre de couleurs inédites, plus âpres, plus rugueuses qu’à l’accoutumée, et au Chœur de la Radio Flamande, d’une grande implication et d’une musicalité constante – malgré une léger manque d’homogénéité chez les ténors.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Andrew Foster-Williams est le seul élément non-francophone de la distribution. Sa prononciation n’en demeure pas moins satisfaisante dans les parties chantées (bien assumées, malgré un vibrato parfois un peu envahissant) ;  l’accent anglais reprend cependant ses droits dans les dialogues et rompt le bel équilibre linguistique apporté par les autres interprètes. Le timbre clair du chanteur (on est très loin des incarnations d’un Boris Christoff, d’un Nicolaï Ghiaurov ou d’un Paul Plishka !) permet de donner à Méphistophélès des couleurs nouvelles en ne le réduisant pas à un être uniformément effrayant, mais en le rapprochant parfois d’un personnage de comédie. La Siebel de Juliette Mars et le Wagner d’Anas Séguin (remarqué au dernier concours « Voix nouvelles » ainsi qu’en Kilian dans le Freischütz récemment donné au Théâtre des Champs-Élysées) sont tout à fait convaincants, et Ingrid Perruche est une Dame Marthe truculente à souhait – et même un peu trop parfois dans les dialogues parlés !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quant à Véronique Gens, sa présence en Marguerite constitue une surprise, tant on est habitué dans le rôle à des voix moins centrales, aux aigus plus rayonnants et à la virtuosité plus affirmée. Pourtant, Alexandre Dratwicki explique, dans sa notice introductive, que ce type de voix est finalement sans doute assez proche des volontés premières de Gounod, et l’on doit admettre que Véronique Gens, à un ou deux aigus près (celui de « Cédez à ma prière ! » aurait mérité une seconde prise…), se montre à la fois très convaincante et originale dans le rôle : outre la noblesse inhérente à son chant, on apprécie ce timbre rond et fruité qui permet de situer le personnage très exactement entre la timidité un peu excessive d’une Cheryl Studer et l’expressionnisme impressionnant mais stylistiquement assez hors propos d’une Mirella Freni.

 

 

  • Si l’on ajoute à ces qualités le fait que le livre-disque a, comme d’habitude, fait l’objet d’un soin tout particulier dans le choix des textes de présentation et des illustrations, on comprendra que son acquisition est indispensable à tout amateur d’opéra soucieux de connaître un jalon essentiel dans la genèse de l’un des opéras français les plus joués au monde.

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Benjamin Bernheim est un Faust d’une jeunesse éclatante (presque excessive pour le premier acte !). Il chante le rôle avec une telle facilité qu’on aimerait parfois encore un peu plus de nuances, afin de conférer au personnage un surcroît de tendresse et de poésie dans les scènes d’amour.

© Manon Leprévost

© Franck Juery

Christophe Rousset parle de sa vision de Faust