Une Fille du Régiment façon Marx Brothers à l'Opéra d'Avignon

Opéra Confluence, représentation du vendredi 17 janvier 2020

 


DISTRIBUTION

Marie Anaïs Constans
Tonio Julien Dran
Sulpice Marc Labonnette
La marquise de Berkenfield Julie Pasturaud
Hortensius / La duchesse de Crakentorp João Fernandes
 
Chœur de l’Opéra Grand Avignon
Orchestre Régional Avignon-Provence, dir. Jérôme Pillement

Mise en scène, adaptation, conception scénographique et costumes  Gilles et Corinne Benizio

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

« Tout, dans la musique, les dialogues, rappelle la comédie à l’italienne. Pour notre mise en scène, nous nous inspirons de la grande époque du cinéma italien des années 50-60. Celui de Fellini, De Sica, Risi, Monicelli… ». De fait, cette influence, revendiquée par Gilles et Corinne Benizio (alias Shirley et Dino) dans leur note d’intention, se sent surtout dans les costumes (également conçus par les metteurs en scène) et bien sûr le choix de musiques venant illustrer certaines scènes de comédies, tirées de l’œuvre de Nino Rota. Pour le reste, nous retrouvons la fantaisie débridée du couple, leur goût du gag inattendu et de l’absurde le plus loufoque, façon Marx Brothers ou Branquignols !

 

Tout ne fonctionne pas toujours avec le même succès (la fin du premier tableau où les choristes entament un cancan incongru…), mais certaines trouvailles sont irrésistibles : l’apparition de Shirley en Vierge un peu lassée des suppliques que lui adresse le chœur, par exemple, ou encore le fait de faire de la duchesse de Crakentorp une allemande rigide, masculine, visiblement mal remise de l’effondrement du 3e Reich… La soirée est agrémentée de deux numéros de Shirley et Dino eux-mêmes : si le premier, joué par le seul Dino, ressemble un peu trop à ce qu’on a déjà vu dans le Roi Arthur proposé il n’y a guère à Versailles, le second, placé entre l’acte I et l’acte II, au cours duquel le couple chante sa propre version du duo de Véronique « De-ci, de-là », est un réjouissant moment de grand n’importe quoi !

Quelques accessoires permettent d’évoquer les lieux de l’action, de même que de belles projections posant très efficacement le décor (celle du premier acte est particulièrement réussie, donnant véritablement l’impression que l’action se déroule en extérieur).

 

Musicalement, on déplore quelques (minimes) coupures : le « Salut à la France ! » est un peu écourté, la musique de l'entracte est supprimée. On s’étonne également de la présence de femmes dans le chœur constituant le Régiment… Mais la direction de Jérôme Pillement reste constamment vive et élégante, tout en préservant heureusement les moments de tendresse et de douceur qui émaillent la partition.

Les solistes réunis sont épatants d’engagement et d’humour. João Ribeiro Fernandes est absolument impayable dans son double rôle (« deux petits rôles, mais des rôles… charnières », comme il le répète lui-même! ) d’Hortensius et de duchesse de Crakentorp. Une vraie nature comique ! Julie Pasturaud prend un accent « trèèès seizièèème » pour camper une marquise de Berkenfield d’une grande drôlerie, notamment lorsqu’elle raconte avec un émoi à peine dissimulé ses fougueuses amours passées. Elle n’en oublie pas le chant pour autant et interprète son air du premier acte avec assurance. Marc Labonnette est un Sulpice plus vrai que nature, et fait valoir une diction très claire, assurant une parfaite intelligibilité des textes parlés et chantés. Quant au couple de tourtereaux, il a conquis le cœur du public. Julien Dran est adorable en grand ballot naïf et amoureux. Son timbre très chaud jusque dans le grave de la tessiture ne laisse rien deviner de l’aisance avec laquelle il lance ses contre-ut dans le très attendu « Pour mon âme » du premier acte. L’attention accordée aux couleurs et aux nuances lui permet de délivrer par ailleurs un fort touchant « Pour me rapprocher de Marie ». Un ténor attachant, que Paris, inexplicablement, est réduit à applaudir en Gaston dans La Traviata ou en Comte de Lerme dans Don Carlos… Anaïs Constans, enfin, est une Marie espiègle et vive, dans le jeu comme dans le chant. L’aigu et le suraigu sont bien là, mais n’empêchent nullement la voix de se déployer également dans un beau médium, et de faire preuve de lyrisme (n'a-t-elle pas également Micaëla à son répertoire?), un lyrisme dont les titulaires du rôle présentes ou passées ne sont pas toujours capables – notamment dans un « Il faut partir » très applaudi, ou encore dans le « Par le rang et par l’opulence » du second acte.

 

Une remarque pour finir : le spectacle était donné sans sur-titres, la bonne prononciation des interprètes les rendant de fait le plus souvent inutiles. Cela a en tout cas permis de rappeler à quel point l’attention visuelle et auditive du spectateur est considérablement accrue quand elle n’est pas distraite par la lecture…

 

Un spectacle frais et réjouissant qu’on aura plaisir à revoir lors de sa reprise à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège.

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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