Une Italienne à Alger qui donne la banane

 

Théâtre des Champs-Élysées, version de concert, samedi 11 janvier 2020

 

Isabella Margarita Gritskova

Elvira Veronica Cangemi

Mustafà Peter Kálmán

Lindoro Maxim Mironov

Taddeo Christian Senn

Zulma Rosa Bove

Haly Victor Sicard

 

Choeur de chambre Mélisme(s)

Chef de chœur Gildas Pungier

 

Ensemble Matheus

Direction musicale Jean-Christophe Spinosi

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rossini et Spinosi, au-delà de la rime, voilà un couple qui sonne bien ensemble. Avec les années, le chef d’orchestre s’est assagi (légèrement, on vous rassure) mais également bonifié comme le grand vin. Avec son sens du rythme et son attention permanente aux chanteurs, il ne pouvait qu’exceller dans cet opera buffa qu’est l’Italienne à Alger.

 

Pas de mise en scène pour cette Italienne donnée au Théâtre des Champs-Élysées dans une mise en espace simple, inventive et efficace. Entrées, sorties, costumes et accessoires, voilà qui suffit largement pour faire vivre cette comédie loufoque. Les chanteurs s’en donnent à cœur-joie faisant ainsi oublier les quelques déficiences vocales de la soirée.

 

À l’applaudimètre, le grand gagnant est sans conteste Peter Kálmán. Physique imposant, présence scénique indéniable, science du rythme confondante, il est un Mustafà impayable et attendrissant. Sa grande scène de Pappatacci mangeur de banane à la fin de l’acte deux provoque l’hilarité générale.  Plus baryton que basse, sa voix se projette avec aisance sur toute la tessiture et son excellente diction laisse entendre chaque nuance du texte. Grand interprète de Rossini, on ne saurait lui reprocher un manque de style mais parfois un défaut de précisions dans la vocalise, l’expressivité éclipsant la rigueur technique à quelques moments.

C’est du côté du ténor du jour qu’on se tournera pour trouver cet alliage de style et de technique attendu dans ce répertoire. Avec les années, la voix de Maxim Mironov a gagné en projection et l’entendre en Lindoro est un plaisir de chaque instant. Legato, clarté de l’émission, sens des nuances, aisance de l’aigu et de la vocalise, présence scénique, tout est là et on redemande. Le Taddeo de Christian Senn vogue également sur les mêmes cimes. Il trouve à déployer dans ce rôle de prétendant raillé et éconduit un emploi à la mesure de ses grands talents d’acteur-chanteur. Victor Sicard est un Haly très convaincant, protagoniste majeur de cette folie organisée. Sa voix claire sonne avec facilité et il se régale visiblement dans ce rôle de serviteur-entremetteur.

 

Si le bas blesse vocalement, c’est du côté des femmes pourtant grandes meneuses de l’histoire. Veronica Cangemi est une Elvira un peu acide par moments. La soprano, régulièrement plébiscité dans l’opéra baroque, trouve chez Rossini un répertoire mettant à nu les limites de son instrument. L’aigu est parfois difficile et la ligne prise en défaut. Pourtant, le personnage est bien là et s’intègre parfaitement à l’euphorie ambiante.

Rosa Bove est une Zulma attachante à la voix assombrie qu’un vibrato vient parfois légèrement entacher mais c’est Margarita Gritskova dans le rôle d’Isabella qui pose question ce soir. Qu’elle ne soit pas contralto, nul se saurait le nier mais la mezzo-soprano russe manque cruellement de présence dans le medium de sa voix, registre fortement sollicité, notamment dans les ensembles. Les variations sont bien là, l’aigu souvent mis à contribution, le grave discret mais présent, la musicalité jamais prise en défaut mais rien ne transporte vraiment.  Méforme passagère peut-être car on a également senti l’actrice un peu éteinte au cours de la soirée et manquant d’assurance dans certains récitatifs. Un soir ne fait pas une carrière et Margarita Gritskova nous doit une revanche.

 

Pas de déficience, en tous cas, du côté de l’orchestre. Homogénéité des pupitres, sûreté des soli instrumentaux, précision et justesse, l’ Ensemble Matheus est en grande forme et prend plaisir à jouer ce répertoire. Les hommes du  chœur de chambre Mélisme(s), magnifiquement préparés par Gildas Pungier, font preuve d’une constance et d’une implication dramatique jamais prise en défaut mais c’est surtout Jean-Christophe Spinosi qu’il faut saluer ce soir. Un peu assagi, moins sautillant, le chef d’orchestre fait preuve d’une maîtrise confondante. Jamais dépassé par la mécanique rossinienne, toujours à l’écoute des chanteurs et rattrapant avec agilité quelques décalages dans les ensembles et incertitudes dans les récitatifs, on sent et entend son amour de ce répertoire.

Le public ne s’y est pas trompé et lui réservera un triomphe bien mérité. S’en suivra un bis pas forcément nécessaire, avec participation de l’auditoire. Le public est ravi, le critique un peu moins mais tous repartent quand même avec la banane vers d’autres rivages.

 

Romaric Hubert

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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