Vittorio Prato, sur les pas de Tamburini

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vittorio Prato est récemment venu en France pour présenter son album Il Bravo, tout juste  paru chez Illiria. L’occasion pour nous de rencontrer l’un des barytons italiens les plus recherchés du moment !

 

Merci d’être passé par la France pour nous présenter votre CD cher Vittorio ! Parlez-nous de cet album dont le concept est particulièrement intéressant…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pourquoi avoir choisi de rendre hommage précisément à cette légende du chant du XIXe siècle ?

Le ténor Giovanni Battista Rubini ou les cantatrices Giuditta Pasta et Giulia Grisi sont restés célèbres. Mais on parle aujourd’hui beaucoup moins de Tamburini, qui fut pourtant en son temps une véritable star. Tamburini est né avec le siècle (en 1800) à Faenza. Il a connu la gloire en chantant pour toutes les cours européennes (celles d’Angleterre, de Russie…), il a bien sûr  chanté en France – où il est morts d’ailleurs (NDR : à Nice, le 8 novembre 1876), et où on l’appelait « le Rubini des basses-tailles » ! Il s’est également produit devant Margherita di Savoia en Italie… Il a gagné beaucoup d’argent et a eu une renommée exceptionnelle, un peu comme une star internationale d’aujourd’hui, Madonna par exemple. Il m’a paru important de raviver sa mémoire !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Effectivement sa renommée était telle en France que le duc de Morny le cite dans le livret qu’il écrivit pour une œuvre bouffe de Jacques Offenbach (Monsieur Choufleuri restera chez lui le …, créée en 1861), dans laquelle se produisent un faux Tamburini, un faux Rubini et une fausse Sontag dans un pseudo trio italien ! Que sait-on aujourd’hui de l’art de Tamburini ?

Sa voix était paraît-il splendide et très agile (le tournant du siècle, c’est le moment où les castrats cessent de chanter ; les compositeurs écrivent donc pour les autres types de voix masculines en transférant notamment la virtuosité dont faisaient preuve les castrats sur les voix de ténor ou de baryton). Mais on sait également qu’il était très attentif au jeu d’acteur, et qu’il a essayé de s’affranchir d’une gestuelle trop académique : il souhaitait vraiment que tel geste accompagne tel mot, que l’interprétation ne soit pas que vocale mais aussi scénique.

 

Pensez-vous que votre voix corresponde à celle que possédait Tamburini ?

Ce qui est sûr, c’est que je me sens à l’aise dans les rôles qu’il chantait. Il avait une voix de baryton plutôt aiguë, mais avec en fait un large ambitus : il atteignait le grave de la tessiture  sans difficulté ; et surtout ses rôles comportaient de nombreux passages d’agilité. Ce sont autant de caractéristiques qu’on retrouve, il me semble, dans ma propre voix. Il n’a jamais abordé Verdi, et s’est toujours tenu aux œuvres de Mercadante, Rossini, Bellini, Donizetti, qui d’ailleurs ont parfois écrit spécifiquement pour lui. On compte, parmi les œuvres les plus célèbres qu’il a interprétées, I Puritani, Don Pasquale, Lucia di Lammermoor…

 

Ce sont ces œuvres qu’on retrouvera au CD ?

J’ai surtout souhaité présenter des extraits d’œuvres très peu, voire pas du tout connues : certaines sont même réinterprétées pour la première fois depuis le XIXe siècle ! Il y a des extraits d’opéras de compositeurs assez oubliés aujourd’hui, par exemple Carlo Coccia, Marco Aureliano Marliani, ou encore Michael William Balfe avec un extrait de son Falstaff (1838).

 

C’est la première fois que vous vous lancez ainsi dans une démarche musicologique…

Oui, et c’était passionnant, mais aussi très agréable : on m’a proposé plusieurs partitions et j’ai pu choisir moi-même ce qui m’intéressait le plus ou semblait le mieux convenir à ma voix. J’avais carte blanche ! Je trouve ça fascinant de construire soi-même les choses… Nous avons souhaité respecter vraiment l’intégrité des partitions : nous n’avons rien coupé, maintenu la reprise des cabalettes avec ornementations, sollicité la collaboration d’un chœur et d’autres chanteurs pour me donner la réplique lorsque c’était nécessaire.

 

Il y a une tradition bien établie en France (et ailleurs), consistant à couper systématiquement la reprise des cabalettes. C’est pour moi une hérésie : les reprises font partie intégrante de l’esthétique belcantiste !

Vous avez raison ! Couper une reprise, c’est exactement comme si on ne chantait qu’un couplet d’une chanson moderne, sans avoir le temps de se familiariser avec la mélodie. De plus, les reprises offrent à l’interprète l’occasion de « s’exprimer » plus personnellement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Comment avez-vous découvert le monde de l’opéra et du chant ?

J’ai toujours voulu faire du spectacle, être sous les feux de la rampe ! À l’adolescence, lorsque j’ai vu mes premiers opéras, j’ai subitement compris que la conjonction des mots et de la musique décuplait le pouvoir du langage, ça a été comme une révélation ! Mais c’est un disque qui m’a fait dire : « Je veux faire ce métier ! » C’était le légendaire enregistrement de La Bohème par Karajan, Freni et Pavarotti – qui, pour mon plus grand bonheur, a aussi été mon professeur de chant.

 

Dans votre répertoire actuel, y a-t-il un rôle, une œuvre qui vous tiennent particulièrement à cœur ?

La Bohème : pour moi, c’est l’opéra du cœur… Tout le monde peut se reconnaître dans les personnages, nous avons tous connu une période d’insouciance et de bonheur avant que la « vraie vie » ne nous rattrape avec son lot de problèmes et de malheurs. J’aime beaucoup la façon dont l’œuvre montre comment les personnages, confrontés au malheur, à la mort,  deviennent subitement adultes. J’adore aussi Le Barbier, et bien sûr Don Giovanni. Parmi mes nouveaux rôles, il y eu récemment Lescaut (mon second Puccini), et  mes prochaines prises de rôle seront Ford dans Falstaff (ce sera à Palerme), et Valentin à Pékin, où j’ai déjà chanté Don Juan. Le public chinois est très particulier : il est extrêmement attentif, et on sent chez lui une vraie curiosité, un vrai désir d’apprendre ce qu’est l’opéra ! L’Opéra de Pékin est étonnant sur le plan architectural. Il se présente comme un œuf immense posé sur l’eau. Il est immense, c’est un grand complexe avec plusieurs salles. La plus grande, où nous avons donné Don Giovanni, comporte 2 500 places.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Votre répertoire est essentiellement italien…

Oui, j’ai cependant un peu chanté en français : Les Indes galantes, Albert dans Werther, et je vais aborder prochainement Valentin dans Faust à Pékin. J’aimerais beaucoup chanter Pélléas, ou encore d’autres œuvres moins fréquemment données : Hamlet, Hérodiade

 

Vous parlez parfaitement notre langue et semblez très francophile…

C’est normal : j’ai commencé à chanter en France, à Lyon (j’avais passé une audition pour un Orfeo de Monteverdi) et cela a lancé ma carrière. J’espère pouvoir chanter de nouveau et plus souvent En France !

 

 

 

 

Interview réalisée par Stéphane Lelièvre, octobre 2019 

 

 

 

 

 

Questions quizzz...

 

1. Le rôle que, même dans vos rêves les plus fous, vous adoreriez chanter ?

J’ai deux rêves, mais je ne sais pas si ma voix se dirigera dans cette direction ! Ce sont Scarpia et Macbeth. Et si j’étais ténor, Canio dans I Pagliacci !

 

2. Qu’est-ce qui vous plaît le plus dans le métier ?

Voyager ! C’est particulièrement exaltant et enrichissant.

 

3. Ce qui vous plaît le moins ?

Voyager ! Il me tarde souvent de retrouver mon lit, ma maison, mes amis… La solitude peut être très lourde dans ce métier. Cela nécessite d’être assez solide et à l’aise avec soi-même.

 

4. Qu’auriez-vous pu faire si vous n’aviez pas chanté ?

J’aurais fait du doublage, ou j’aurais été acteur. Quelque chose en lien avec le spectacle et la voix en tout cas : dès tout petit, je voulais être sous les feux de la rampe ! Et je me souviens qu’au collège, on me demandait souvent d’imiter tel ou tel prof. J’avais un don pour l’imitation !

 

5. Une activité favorite quand vous ne chantez pas ?

Les choses les plus simples, les plus quotidiennes : lire, aller au cinéma ; visiter une exposition. Moi qui viens d’évoquer la solitude liée à ce métier, j’aime beaucoup visiter une exposition seul. Je prends ce type de visite presque comme une forme de méditation, c’est très rassérénant.

 

6. Un livre ou un film que vous appréciez particulièrement?

Un livre : Le Petit Prince. Je suis très attaché sentimentalement à ce titre, ma grand-mère me l’avait acheté pour mes sept ans !

Côté films, j’en proposerais deux : Lazzaro felice, qui a été présenté à Cannes l’an dernier, et Dieu existe, il habite à Bruxelles.

 

7. Une cause à laquelle vous êtes particulièrement attachée ?

Je suis très attaché à la protection de l’environnement et à la préservation de la planète. J’essaie d’agir en ce sens modestement, à mon niveau. J’aimerais vraiment, après notre passage sur Terre, que nous laissions la planète dans un état convenable pour les générations futures…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ce disque est l’enregistrement d’un concert que j’ai donné au festival de Bad Wildbad en juillet 2017. J’avais choisi pour ce spectacle un programme très particulier, entièrement consacré au répertoire du grand chanteur du XIXe siècle Antonio Tamburini (1800-1876). La renaissance du répertoire belcantiste a certes suscité de nombreuses recherches, mais pas tellement sur les rôles de barytons. Nous avons donc fait un travail en ce sens avec une équipe de musicologues (NDR :  Reto Müller et Michele d’Elia). Le titre du CD, Il Bravo, vient d’un opéra homonyme du compositeur Marco Aureliano Marliani (1805-1849), créé en 1834 et dont j’interprète d’ailleurs un extrait dans ce disque.

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Avec Anna Caterina Antonacci, dans Il Segreto di Susanna à l'Opéra Comique

Marcello dans La Bohème à Palerme                        © Rosellina Garbo

Don Giovanni à Beijing

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 © Silvia Bordin

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Guglielmo dans Cosi fan tutte à Genève                                                   © GTG - Carole Parodi