Au Palais Garnier, Yvonne de Bourgogne met le Prince en rogne - et triomphe sans vergogne (malgré sa drôle de trogne)

 

Représentation du 06 mars 2020

 

DISTRIBUTION 

Yvonne  Dörte Lyssewski

Le roi Ignace Laurent Naouri

La reine Marguerite Béatrice Uria-Monzon

Le prince Philippe Julien Behr

Le Chambellan Jean Teitgen

Isabelle Antoinette Dennefeld

Cyrille Loïc Félix

Cyprien Christophe Gay

L'innocent Guilhem Worms

 

Orchestre et Chœur de l'Opéra national de Paris, dir. Susanna Mälkki

Mise en scène Luc Bondy

 

Pour ce spectacle, notre rédacteur n'a pas bénéficié d'invitation de la part de l'Opéra de Paris

 

 

 

Crédits photos : Vincent Pontet

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Voilà un spectacle auquel même les plus réfractaires à l’opéra contemporain pourront trouver du plaisir – et qui, précisément, peut contribuer à faire tomber certains préjugés sur la musique des XXe et XXe siècles, parfois jugée agressive, austère, déplaisante, réservée aux seuls connaisseurs. La partition de Philippe Boesmans, savante, reste cependant toujours accessible. Certes, il n’y a que peu de scènes auxquelles l’auditeur puisse véritablement « s’accrocher », pas d’air, peu de monologues (si ce n’est la longue scène de la Reine au troisième acte) – juste quelques phrases musicales, quelques cellules mélodiques qui séduisent, surprennent, touchent parfois (la présentation d’Yvonne à la cour par le Prince). La musique comporte, ici ou là, certaines citations ou quelques références (à la musique baroque, à la musique romantique, à Wagner notamment) : autant de clins d’oeil qui, tout en inscrivant l’œuvre dans une tradition opératique, s’en démarque de façon ironique. Mais elle surprend par son efficacité : elle accompagne, illustre, éclaire constamment le texte. C’est ce qui fait d’elle, véritablement, une partition d’opéra réussie, de même que le traitement qu’elle réserve aux voix : si l’écriture de tel ou tel rôle est parfois un peu tendue (le personnage de la reine par exemple), les voix ne sont jamais « brutalisées » et gardent la possibilité de se déployer naturellement, permettant ainsi aux chanteurs de préserver l’intelligibilité du texte qu’ils disent.

 

Et quel texte ! Le livret concocté par Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger, d’après la pièce homonyme de Witold Gombrowicz (pour ce qui est déjà sa quatrième adaptation à l’opéra) est un chef-d’œuvre d’humour noir, de cynisme, de cruauté : le sort de la pauvre Yvonne est on ne peut plus tragique : le Prince l’épouse par amusement et/ou par provocation vis-à-vis de la Cour ; Yvonne est rejetée par l’ensemble des courtisans puis par le Prince lui-même (la présence de la jeune femme, curieusement, a mis au jour toutes les pulsions violentes et malsaines renfermées au sein de chacun des personnages), et elle meurt en mangeant un poisson qu’on lui a servi en espérant qu’elle s’étrangle et s’étouffe avec les arêtes – ce qui ne manque pas d’arriver ! Remarquablement interprété par Dörte Lyssewski à l’allure hagarde et dégingandée, rappelant un peu la Yolande Moreau de l’époque des Deschiens, apathique, taciturne, vulgaire, laid, le personnage étonne autant qu’il agace, suscite le rire autant qu’il émeut. Bref, le spectateur s’interroge constamment sur le sens de l’action qu’on lui donne à voir, mais aussi sur la pertinence, le bien-fondé de ses propres réactions : ce n’est pas le moindre mérite du spectacle.

 

En onze ans, la mise en scène de Luc Bondy n’a rien perdu de sa beauté, de sa lisibilité ni de son efficacité, et la direction d’acteurs, malgré la disparition du metteur en scène il y a maintenant 5 ans, reste extrêmement travaillée, tous les chanteurs se révélant être d’excellents comédiens. Laurent Naouri notamment est parfait en roi vulgaire (vêtu d’un short ou d’un survêtement !), et il parvient parfaitement à traduire vocalement l’autorité mais aussi la cruauté et le cynisme du personnage.  Béatrice Uria-Monzon (malgré une voix qui a de nouveau tendance à bouger un peu et une diction parfois prise en défaut) est irrésistible de drôlerie en reine tantôt coincée, tantôt délurée. On ne reprochera guère à Julien Behr qu’un très léger déficit de puissance par rapport à ses partenaires. À ce détail près, son incarnation du Prine Philippe est pleinement satisfaisante et le chanteur rend aussi bien justice aux quelques épanchements lyriques du personnage qu’à ses accès de brutalité. Impeccable chambellan de Jean Teitgen, voix puissante, timbre de bronze, articulation limpide. Les autres rôles sont tous fort bien tenus, avec une mention spéciale à Guilhem Worms, qui fait ici ses débuts à l’Opéra de Paris, et dont la présence vocale et scénique donne un très beau relief au rôle de l’Innocent ; à Loïc Félix et Christophe Gay (Cyrille et Cyprien pleins d’humour et constamment compréhensibles) ; et à Antoinette Dennefeld, Isabelle très impliquée et dont la voix, bien projetée, retient l’attention.

 

 Bravo à l’orchestre et aux chœurs de l’Opéra, dirigés par la cheffe Susanna Mälkki, qui conduisent cette partition exigeante à bon port, avec conviction et talent.

 

Stéphane Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                         

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


           

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

gallery/le docteur miracle 1 (c) michel slomka

© Christian Dresse

© Marc Ginot

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